Par Francis Pisani - Journaliste indépendant - Transnets.net
Sans titre
Les règles
du bon sens (common sense) dont il est conseillé de tenir compte pour bien gérer
une entreprise, sont en train de changer. La meilleure façon de mobiliser des
ressources passe d'un modèle "push"
où l'on pousse les choses vers les gens en suivant un programme prédéfini à un
modèle "pull" où on leur
propose une plateforme sur laquelle ils vont s'approvisionner ou vendre en
fonction de leurs besoins ou de leurs ressources.
On comprend mieux l'évolution d'un nombre important d'entreprises de pointe en les abordant comme des "réseaux de processus globaux" (global process networks) estiment John Hagel (consultant et auteur reconnu) et John Seely Brown (ancien directeur du fameux centre de recherche Xerox PARC) deux des analystes les plus respectés de Silicon Valley. Voir leur essai "From Push to Pull- Emerging Models for Mobilizing Resources" (De Push à Pull - Modèles émergents de mobilisations des ressources).
Un des cas les
plus clairs est celui de Li & Fung une société chinoise de Hong Kong qui
orchestre plus qu'elle ne commande "7.500 entreprises associées dans 37 pays pour obtenir que les
partenaires spécialisés voulus se mobilisent pour la production de chandails de
laine de qualité, mais font appel à un groupe totalement différent pour
produire et distribuer les pantalons pour hommes en fibres synthétiques".
"L'accroissement
de l'incertitude" et le "pouvoir accru des consommateurs" jouent
un rôle déterminant.
Le modèle push
traditionnel est meilleur dans un environnement où tout étant prévisible on
peut planifier la production. Aujourd'hui, sous la pression notamment de la
compétition et des changements de goûts plus rapides, il semble plus intelligent
de présenter des plateformes sur lesquelles les personnes viennent se servir en
fonction de leurs besoins à mesure qu'ils évoluent.
C'est encore plus
vrai quand les clients disposent "des outils pour créer leurs propres
outils et leurs propres services court-circuitant ainsi des couches entières de
vendeurs de produits et de services". On en trouve de limpides exemples
dans les médias online avec les tags, blogs et autres podcasts et dans
l'enseignement en ligne.
Parmi les multiples différences qu'ils prennent en compte dans leur opposition entre "push programs" traditionnels et "pull platforms" émergentes, nous en retiendrons quatre qui résonnent forts dans la culture de Silicon Valley. L'architecture émerge de la pratique au lieu d'être prédéfinie. L'initiative décentralisée s'oppose au contrôle centralisé. Les modules sont reliées de façon souple (loosely coupled) et non rigide. L'innnovation, enfin, prime sur l'efficacité.
Les entreprises conçues comme plateformes sur lesquelles
fournisseurs, associés et clients vont s'approvisionner ou vendre en fonction
de leurs besoins ou de leurs ressources, par opposition aux entreprises
traditionnelles qui ont l'habitude de "pousser" produits ou services
vers les gens en suivant un programme préétabli.
La valeur de ces
nouveaux modes de production tient au fait qu'ils "suscitent l'innovation,
accroissent les opportunités de collaboration et sont bien plus efficaces en
termes de mobilisation des ressources de tierces parties".
Le modèle proposé
par John Hagel et John Silly Brown leur permet d'expliquer plus clairement
pourquoi la force d'une entreprise dépend "moins de ce qu'elle possède et
plus des ressources appartenant à d'autres qu'elle est capable de
mobiliser."
Leur approche concerne
aussi les pouvoirs publics qui doivent, expliquent-ils, "passer des vues
conventionnelles de politiques gouvernementales de style "push" dans
lesquelles les besoins sont déterminés à l'avance, généralement sous la forme
d'investissements faits du haut vers le bas pour résoudre ces besoins" à
des formules moins directives dans lesquelles ce sont les gens qui font appel à
l'offre gouvernementale en fonction de leurs besoins, à mesure qu'ils changent.
Nous en sommes
encore aux tous débuts de ce nouveau "modèle de bon sens" comme le
décrivent Hagel et Seely Brown, mais les "pull plateformes" devraient
s'imposer pour au moins deux raisons déterminantes à l'heure de l'internet et
de l'économie des connaissances.
Elles contribueront à l'accélération, plus profonde de notre changement d'identité à mesure que nous passons "de consommateurs à créateurs connectés en réseaux". Et surtout, "les modèles "pull" de mobilisation des ressources sont essentiels pour libérer "l'économie de la longue queue" qui permet de parier sur la diversité par opposition à la production de masse et de passer à une économie en réseaux plus flexible et plus diversifiée (voir les billets précédents traitant de ce sujet).

Soit, mais s’agit-il pour autant d’un « nouveau » modèle économique qui serait propre à l’économie de NTIC ?
Je me rappelle mes cours d’économie et de gestion d’entreprise au début des années 80 où les maîtres mots étaient déjà : flexibilité, capacités d’ajustement, désintermédiation…
Avec son coût de développement réduit (en comparaison de l’acquisition de biens de production classiques) et sa modularité, la plate-forme permet d’adresser au marché une offre vaste et versatile, en raccourcissant le circuit de distribution des produits.
Ce sont des objectifs vers lesquels tendent tous les commerçants, y compris l’épicerie fine au coin de ma rue.
En ce qui concerne l’aptitude de l’entreprise à mobiliser les ressources, là-aussi, la plate-forme constitue certes un outil innovant et efficace, mais cela installe-t-il pour autant un nouveau modèle économique ? Le Japon a construit sa réussite économique sur cette capacité des grands groupes à mobiliser une multitude de petits sous-traitants industriels, à la fois facteur de flexibilité et d’innovations.
L’invitation d’un fournisseur à participer à une plate-forme empruntera des supports juridiques différents du classique contrat de sous-traitance ou de l’affiliation à un réseau mais je vois mal comment cela bouleverserait les procès de production ou les rapports de force entre acteurs économiques.
Le changement de paradigme lié aux entreprises plate-forme ne concerne-t-il pas plutôt la source de la valeur ? Dans l’économie du push, la valeur serait attachée principalement aux biens de production. Dans l’économie du pull, ce serait le client qui est source de valeur et lui seul.
Rédigé par : lsm | 29 mai 2006 à 20:48