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Interview de Robert Guillaumot : le modèle français d'intelligence économique

Jdey_aref Par Aref Jdey (contributeur) - Chargé de veille, conseil en intelligence économique

Je remercie Mr Robert Guillaumot,  Président de l'Académie d'Intelligence économique, pour avoir accepté de conduire cette interview via mail, et je vous laisse avec la suite. Bonne lecture !

1 – Pouvez-vous nous faire une esquisse de l’état actuel de l’intelligence économique en France ? 

Cela fait maintenant plus de quinze ans que, venant des Etats-Unis, le concept d’intelligence économique a commencé à se développer, d’abord en Grande Bretagne avec la création de SCIP-Europe, puis très rapidement en France à partir de 1991 avec celle de SCIP-France qui conservait la marque SCIP pour « Society of Competitive Intelligence Professionals », suivi de « France ». C’était une tentative pour bâtir un mouvement indépendant avec l’idée de l’étendre à l’intelligence - compréhension de l’environnement économique – en dépassant la notion restrictive de renseignement sur la concurrence et les concurrents. J’ai été à l’initiative de ce mouvement en créant SCIP-France avec 5 proches choisis dans Inforama, ma société et dans ma famille. Je ne sais pas si le positionnement que j’ai donné au mouvement à cette époque, c'est-à-dire avant les travaux de la Commission Martre, était moins judicieux et je regrette quelquefois d’avoir voulu trop nous éloigner du modèle anglo-saxon que je connaissais bien pour y avoir joué un rôle actif dans les années 85-86. Si l’on se souvient de nos ambitions de 1990, l’état actuel de l’intelligence économique en France, reste décevant. J’en attribue la raison au fait que trop souvent nous nous sommes éloignés du combat des entreprises, pour nous préoccuper de sujets plus « excitants » comme l’intelligence et la sécurité économique de la nation en oubliant que celle-ci repose avant tout sur la santé et la vigueur des acteurs de  terrain que sont les entreprises. L’Etat, depuis des années, tâtonne afin de trouver sa place et son rôle dans ce domaine hautement stratégique. On espère que l’action d’Alain Juillet permettra tout à la fois, de promouvoir et de défendre les intérêts des entreprises, l’avenir de la France et le travail des Français. 

2 – Selon vous, comment des structures telle l’Académie de l’Intelligence économique ou la FéPIE peuvent dynamiser le développement de l’intelligence économique ? 

L’Académie depuis sa création en 1993 a un rôle bien spécifique – faire connaître et valoriser les meilleures pratiques. Elle tâche de les remplir au mieux avec ses propres ressources, c'est-à-dire les cotisations de ses membres et de ses partenaires. Je vous rappelle que sa mission est bien de valoriser, de promouvoir et de diffuser un savoir-faire professionnel en intelligence économique adapté aux besoins concrets de l’entreprise.

Cela est mis en pratique à travers quelques actions précises :

- fournir de l’information avec son site Web,

- déceler et récompenser les meilleurs auteurs d’ouvrages ou de thèses sur l’intelligence économique publiés en France : le Prix Intelligence Economique et Compétitivité (IEC) de l’année. Nous en sommes à la 11ème édition,

- organiser tous les deux ans une Journée dédiée à l’IE d’entreprise (en entreprise, pour l’entreprise) dans une grande métropole nationale ou européenne. Les JIEE 2006 auront lieu le 7 décembre prochain sur le campus de l’INSA-Lyon, notre partenaire.

C’est essentiellement tout. Il y a quelques services divers qui viennent s’ajouter à ce programme mais c’est du complément.

Le rôle de l’Académie joue un rôle important en raison de la notoriété et du prestige que lui donne les personnalités qui constituent son Collège permanent, mais il demeure limité à des objectifs précis.

Quant à la FéPIE, son Président l’Amiral Pierre Lacoste – également membre du Collège permanent de l’Académie – lui a assigné la mission principale de clarifier la situation de l’offre des prestataires de conseil et services en IE, pour qualifier et aider à structurer cette profession naissante. Sa tâche est rude car il n’y a pas d’offre qui tienne qui n’épouse pas au plus près les besoins exprimés par la demande, laquelle provient d’un marché encore balbutiant où la grande majorité des PME/PMI est encore absente. Mais si ses animateurs ne perdent pas courage, son rôle sera très bénéfique dans la construction d’une profession du XXI è siècle. Souvenons-nous que les SSII ont seulement vu le jour à la fin des années 60 (sous le nom de SSCI). Le chiffre d’affaires du secteur est aujourd’hui supérieur à celui de l’Aéronautique ou de la Chimie. 

3 – Quelles sont les difficultés et les barrières qui font que les PME/PMI françaises ne mettent pas en place des démarches d’intelligence économique ? 

Si, comme je viens de vous le dire, les PME/PMI ne s’expriment pas,pour la majorité d’entre elles, sur ce marché, c’est d’abord que l’offre ne correspond pas à leurs besoins et à leur préoccupations. Un patron de PME est un polyvalent qui dédie son temps et son énergie à ce qu’il juge prioritaire pour la survie et le développement de son Entreprise et pour l’essentiel, c’est conserver les parts de marché qu’il détient et en acquérir d’autres. Et il manage au mieux les ressources financières, humaines et technologiques que sa société possède. Pour quelle raison l’IE « médiatique » pourrait-elle figurer parmi les ressources qu’il utilise aujourd’hui ? Je n’en vois pas de sérieuses. Il faut le convaincre, lui présenter les atouts d’une intelligence économique plus tactique que stratégique : celle des outils et des pratiques qui peuvent en effet lui permettre de savoir qui de ses concurrents « veut sa mort » pour lui voler ses parts de marché et comment ? Ou, de savoir comment et par qui, il peut se différencier de façon positive dans une bataille qu’il veut remporter face à ses concurrents. Lorque les retours d’expérience pourront prouver que l’IE est un atout efficace à cet égard, alors les patrons de PME seront convaincus et viendront spontanément sur le marché. Présenter ces retours d’expérience est l’un des objectifs des JIEE de l’Académie. 

4 – Peut-on parler de modèle d’intelligence économique français ? Si oui, quelle est la différence entre le modèle américain de l’intelligence économique et celui français ? 

Le modèle français d’IE est imprégné de culture française, je dirai de cette exception française cultivée depuis 30 ans, dont on ne peut pas dire que les résultats son brillants. L’un des terrains sur lequel vit cette culture française est l’ignorance des mécanismes de l’économie et du rôle primordial joué par les entreprises. A cette ignorance s’ajoute quelquefois le mépris que porte les politiques et les médias, sur le rôle prépondérant, presque exclusif qu’ont les entreprises dans la création de richesse donc des emplois et du niveau de vie. Le modèle français d’IE n’échappe pas à la règle : le service concret aux entreprises ne semble pas être sa priorité puisque le culturel impose que « le privé » se mette à la disposition du « public » et non l’inverse. Voilà la grande différence avec le modèle anglo-saxon. J’insiste sur l’aspect culturel et sémantique du sujet car en réalité s’il n’y avait ce malentendu (au sens étymologique du mot) on pourrait très bien faire naître un modèle français qui pourrait concilier notre culture et l’efficacité anglo-saxonne.

Alain Juillet qui est un entrepreneur est, à mon avis, le mieux armé pour réussir cette révolution ! 

5 – Quel est votre avis sur la problématique du vide juridique dans la législation française par rapport aux pratiques de l’intelligence économique ainsi que la dépendance technologique (logiciels, outils informatiques, systèmes d’information) ? 

Le vide juridique – qui reste d’ailleurs à définir – est en particulier dû à ce que je viens de décrire à propos de la conception d’un modèle original français. Si je reprends les conclusions d’un mini colloque organisé par Parthénon on peut y lire : « Le débat a aussi permis de relever que, les pays qui sont les symboles du libéralisme et du capitalisme les plus exemplaires, tel que les Etats-Unis, ne se privent pas de se doter de tous les outils politiques pour défendre les secteurs stratégiques de leurs économies. Certes quelques outils juridiques ont été adoptés et font partie de la panoplie de défense des entreprises de ces pays, cependant c’est le pouvoir politique, dans l’opacité la plus complète, qui décide in fine de ce qui peut ou ne peut pas être défendu ». 

6 – Comment voyez-vous le futur de l’intelligence économique française ? 

Le futur de l’IE en France est pour moi, vous vous en doutez, lié à l’intégration de ses savoir-faire, pratiques, méthodes et outils dans la panoplie du management des entreprises en particulier des PME/PMI. Si les résultats ne sont pas rapidement visibles ou palpables au niveau des entreprises, je crains que la route soit longue et la course perdue face aux concurrents étrangers qui émergent sur tous les continents. 

Robert Guillaumot

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