Tu es un actif corporel
Par Samir (chroniqueur exclusif) - "Jeune, Rebeu & Millionnaire"
Dépêchez- vous
monsieur ! Vous allez rater votre avion !
C’était la vieille libraire de l’Aéroport International de Genève qui me
pressait gentiment. Elle avait accompagné sa recommandation d’un demi-sourire
gêné qui me fit douter de la sincérité de son inquiétude. Peut être était-elle
simplement agacée par la moue déçue que j’avais prise face au choix limité
qu’offraient les étagères où étaient rangés ses romans. Un seul d’entre eux
avait réussi à aiguiser ma curiosité : « Les
actifs corporels » de Bernard Mourad. Voici, en substance, ce que tu
pouvais lire au dos du livre :
8 heures de vol vers les Etats-Unis. J’allais m’ennuyer ferme. Vas pour Bernad Mourad. Je payais le livre et m’empressais de rejoindre ma porte d’embarquement.
Une traversée de l ‘Atlantique et 250 pages plus tard, j’avoue ne pas avoir regretté mon choix. Le livre est vraiment bon. C’est très bien écrit et le récit est mené d’une main de maître. Dès les premières pages tu es plongé dans une France fictive, théâtre de l’avènement de la NEI (Nouvelle Economie Individuelle). Cette dernière permet à chaque individu (hommes et femmes) de faire appel au marché pour lever des fonds en s’introduisant en bourse sous forme de SP (Société Personne). Alexandre Guyot, consultant chez McKimen (ersatz de McKinsey) et personnage principal du roman, est le premier homme à se faire coter de la planète. Je ne vais bien évidemment pas te raconter toute l’histoire. Ce qui m’intéresse, et ce sur quoi j’ai mené un début de réflexion, c’est le thème de la valeur marchande de l’homme. L’homme a-t-il une valeur ? Dans ce monde « hyper-flat » où globalisation rime surtout avec financiarisation, où l’on arrive à mettre en équation les choses les plus invraisemblables, à soumettre à la loi du Chiffre les concepts les plus intangibles (et cela inclut la spiritualité), peut-on tatouer un code barre et coller un prix sur une carcasse humaine ?
Ma réponse est oui.
Ca te choque ? Tu ne devrais plus l’être dans un moment. Au risque
d’en décevoir certain(e)s, je ne vais absolument pas aborder cette question du
point de vue philosophique que pouvait laisser supposer mon entrée en matière.
D’autres que moi ont écrit sur le sujet avec beaucoup plus d’autorité… et,
franchement, Envie d’Entreprendre n’a rien d’un Café Philosophique.
Ce livre n’est pour moi qu’un bon prétexte pour coucher sur le papier
l’idée que je me suis fait du « career management » ces dernières
années. Tout a commencé le jour où mon mentor, s’apercevant de ma mine
désappointée après avoir lu le chiffre sur mon tout premier chèque de bonus,
m’avait parlé du concept de « market value »… la mienne. Pour
justifier mon bonus trop bas (et surtout pour me consoler), il avait pris
l’exemple de ces actions qui sont boudées par les investisseurs, mais dont la
valeur intrinsèque, si elle était reconnue par le marché se traduirait par une
hausse soudaine du « stock price ». Pour lui, j’étais dans la
situation enviable de posséder des attributs que le marché reconnaîtrait un
jour. J’étais donc « highly-marketable »… ou « bankable »
comme on dit dans le show-biz.
- Le pire qui puisse t’arriver,
avait-il poursuivi, c’est de toucher de l’argent qui ne correspond pas à ta réelle valeur intrinsèque. Tu te transformerais en un petit Enron à toi tout
seul. Parce que ça se saura un jour et, quand ça arrive, ça fait très mal.
Il avait réussi son coup. Je me sentais mieux.
Depuis ce jour-là, l’idée a fait son chemin… et plus je comparais le
monde de la finance à celui de la gestion de carrière, plus je trouvais de
troublantes ressemblances qui rapprochaient ces deux univers. Exemple : le
CAC 40, qui est un espace fondamental d’échanges dans lequel chaque action
tente d’attirer et de retenir les investisseurs potentiels à coups de résultats
trimestriels plus mirobolants les uns que les autres n’est-il pas une version
financière d’un marché du travail ou chacun d’entre nous s’ébat pour séduire
notre investisseur à nous (l’employeur) ?
Je vais te choquer…
Mais la valeur intrinsèque d’un jeune cadre dynamique, célibataire,
ambitieux, qui se focalise sur sa carrière n’est-elle pas plus importante que
celle d’un homme marié, avec des enfants et qui doit composer avec un nombre
incalculable de contraintes avant de s’expatrier à l’étranger par
exemple ? Quand le jeune cadre a sa valise qui est toute prête, le cadre
marié, lui, s’inquiète de considérations « secondaires » comme
l’école des enfants, la qualité de l’éducation, la stabilité du couple… nous
vivons à l’ère de la nanoseconde. En tant qu’employeur, je n’ai pas le temps de
m’embarrasser de ce type de salarié… ce que Bernard Mourad appelle cyniquement
la « prime de disponibilité ».
Autre ressemblance avec le monde de la finance : l’investissement.
Chacun sait que les cycles de vie des produits se sont considérablement
raccourcis. Le meilleur exemple de cet état de fait reste la parfumerie fine. A
l’époque de nos mamans, un parfum qui sortait pouvait rester en tête des ventes
pendant 9 ans. Aujourd’hui, on ne compte plus les lancements de parfums faits
pour chaque saison, chaque occasion de la journée, chaque millésime de récolte
de fleur ou encore chaque
star du Hip-Hop. Qu’une entreprise ne tienne pas compte de cette contrainte
et elle signe son arrêt de mort : une débâcle souvent suivie soit par une
faillite, soit par un rachat par plus gros/performant que soi. La meilleure façon
de répondre à ce rythme effréné est d’innover. Pour innover, il faut investir
en R&D. Une entreprise qui n’investit pas religieusement, année après
année, une partie de ses profits ne crée pas de valeur durable pour ses
actionnaires…
…même chose pour toi. Quand est-ce que tu as investi pour la dernière
fois dans
ta matière grise ? Formation Six Sigma, cours
de langue, de finance, de négociation dans un environnement multiculturel,
de communication… as-tu un budget « livres »? Autant d’exemples qui
s’inscrivent dans le fameux cadre de l’apprentissage du « berceau à la tombe ».
Aujourd’hui, sortir d’HEC ou de Polytechnique n’est plus la finalité qui te
permet de passer le reste de ton existence dans des bureaux cossus (Fonction
publique mise à part). C’est le début (un bon début certes mais un début) d’un
long processus d’apprentissage (lire « investissement ») qui ne
s’arrêtera jamais. Arrêter d’investir en soi, c’est couper les vivres à sa
propre fonction R&D. C’est s’empêcher de construire une « value
proposition » en accord avec les besoins d’un marché en mouvement perpétuel.
C’est préparer sa propre débâcle… une entreprise qui fait banqueroute
prend rendez-vous au tribunal de commerce. Toi c’est ici, qu’on te retrouvera.
Dernière analogie… et elle se révèle particulièrement pertinente sur ce
blog : une entreprise qui ne veut plus être cotée en bourse parce qu’elle
en a assez d’être soumise au diktat des résultats trimestriels, ou parce
qu’elle pense que les investisseurs n’ont pas compris sa stratégie et qu’ils ne
lui donnent pas une valeur juste, peut choisir de sortir du CAC 40 par exemple (c’est
le cas de Lagardère en ce moment).
De la même façon, un cadre, fatigué de se frotter à un marché du travail
trop exigeant, ou déçu parce qu’il n’est pas payé à la mesure de sa
performance, ou tout simplement parce qu’il souffre d’un manque de
reconnaissance, peut, un jour, décider de se retirer de la cote… ça s’appelle entreprendre.
Et c’est pour toutes ces raisons qu’à mon sens, tu es un actif corporel.




Excellente analyse !
J'apprécie d'autant que j'ai un parcours similaire en ce sens que j'ai toujours voulu créer mon entreprise, mais j'ai été salarié, jusqu'à ce que vous relatez : "tout simplement parce qu’il souffre d’un manque de reconnaissance, peut, un jour, décider de se retirer de la cote… ça s’appelle entreprendre." Je me suis lancé et je m'en félicite, car c'est une aventure passionnante !
Rédigé par: Dournaux | 20 octobre 2007 at 14:03
T'es trop Samir!
Rédigé par: n | 23 octobre 2007 at 20:58
y'a rien à dire tu es un B.O.S.S !
Rédigé par: Mohamed | 25 octobre 2007 at 19:46