Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) - Analyste financier
Tout investisseur garde en tête la grosse déconvenue de l’année boursière 2008 (qui a en fait duré jusqu’au printemps 2009). La crise financière, trouvant son origine dans celle des subprimes, laissait alors la Bourse dans un état de mort clinique après une chute de plusieurs étages. Si Wall Street a retrouvé aujourd’hui son niveau d’avant la crise, la situation est moins favorable en Europe, touchée par la détérioration des finances publiques, l’incertitude autour de l’euro et l’affaiblissement du secteur financier, naguère l’un des poids lourds boursiers du continent.
Or, mieux vaut prévenir que guérir. A tout le moins, être totalement surpris par un événement ne permet guère d’y répondre avec un maximum de clairvoyance.
Dans son travail de gestion des risques, l’investisseur se doit donc de prêter attention à l’évolution de la situation de tout dossier sensible où un dérapage peut provoquer une nouvelle baisse sensible (et durable) de la Bourse. Vous le savez : je ne suis pas partisan des prévisions. Il n’empêche que la Bourse évolue sur la base d’un consensus de ce que « devrait être » la conjoncture des années suivantes. Quel semble être ce consensus aujourd’hui ? En Occident, la croissance économique restera anémique encore plusieurs trimestres avant le retour progressif à un dynamisme plus marqué. Les pays émergents, la Chine en tête, bien que moins fringants qu’il y a peu, devraient rester un des moteurs de l’économie mondiale. Quant aux entreprises, elles resteront encore prudentes pour un temps, soignant leur rentabilité avant de hausser le rythme des investissements. Or, personne ne sait avec certitude ce que sera l’avenir : le consensus attendu pourrait ne pas correspondre à la réalité. Raison de plus pour surveiller tous les signaux avant-coureurs susceptibles de laisser craindre une détérioration radicale, à même de déclencher une nouvelle baisse boursière sans grand espoir de rebond à court/moyen terme. Un investisseur averti en vaut (au moins) deux : conscient du risque et de sa tolérance relative à son égard, il peut ajuster son portefeuille en conséquence.
Quelles sont donc ces zones d’instabilité ?
1. L’Occident
Sans même évoquer une disparition de l’euro aux conséquences nébuleuses, rien ne dit que la sortie du tunnel soit pour demain, ni même pour après-demain. Tant aux Etats-Unis qu’en Europe, le chômage est à des niveaux historiquement élevés (autour de 10%). Les mesures d’assouplissement monétaire pour tenter de faire repartir le moteur économique semblent être la seule solution réaliste même si elles perdront sans doute en efficacité, alors même que les marges budgétaires sont plus que limitées, pour ne pas dire inexistantes. Dès lors, même si elle n’est pas encore à l’ordre du jour, l’inflation guette, y compris en concomitance avec la stagnation (la fameuse « stagflation »). Le secteur financier reste fragilisé après avoir frôlé la rupture d’anévrisme il y a 4 ans. L’innovation technologique qui pourrait soutenir un nouveau cycle de regain de productivité est absente des radars. Tous ces éléments ne sont guère réjouissants et pourraient repousser aux calendes grecques (au-delà d’une décennie) toute reprise durable de l’économie occidentale. Or, soyons clairs, le niveau boursier actuel n’anticipe pas un tel scénario négatif.
2. La Chine
Après deux décennies de forte croissance, on croyait l’Empire du Milieu, nouveau moteur de l’économie mondiale, insubmersible. Ce ne sont certes pas les actuelles tensions avec son voisin japonais à propos de la propriété de quelques îles qui inquiètent le plus. Ce n’est pas non plus la toute prochaine transition politique à la tête du pays, même si la récente affaire Bo Xilai a surpris même les plus fins analystes politiques de ce pays. Non, le problème de la Chine, c’est celui de la transition, à peine engagée, d’une économie basée sur l’exportation à une économie basée sur la consommation intérieure. Une tâche colossale alors que le système bancaire est là aussi fragilisé (notamment en raison de prêts immobiliers douteux) et que la corruption est endémique, sur fond d’emprise excessive du secteur étatique. Si l’économie mondiale devait se passer durablement des 7 ou 8% de croissance annuelle chinoise, cela ne pourrait qu’impacter sensiblement le niveau de toutes les Bourses mondiales.
3. Le pétrole
Certes, les économies modernes ne sont plus aussi dépendantes du pétrole qu’elles l’étaient dans les années 1970. Mais ne sous-estimons pas les dommages que pourrait infliger à des économies déjà malades un nouveau choc pétrolier de grande ampleur. Or, les tensions au Proche et Moyen Orient sont particulièrement vives. Le printemps arabe de 2011 n’a pas encore dévoilé tous ses résultats, notamment en Egypte où la situation reste instable. La Syrie est une véritable poudrière : la guerre civile actuelle, à connotation partiellement religieuse, peut faire tache d’huile ailleurs dans la région. Et, last but not least, l’Iran est plus que jamais imprévisible, notamment dans ses rapports très tendus avec Israël. Si la région s’embrase, le baril de pétrole exploserait à la hausse, faisant craindre une récession mondiale aux contours et à la durée incertains. Nul besoin de préciser que, sur ce point aussi, la valorisation actuelle des Bourses ne prend pas en compte un tel scénario.
Entendons-nous bien. D’une part, l’imprévisible fait aussi partie de la vie : un danger encore aujourd’hui totalement inconnu peut survenir inopinément (une pandémie virale foudroyante, une collision d’un astéroïde géant, que sais-je). D’autre part, rien n’est gravé dans le marbre. L’Occident n’est pas condamné sur longue période à la régression et au déclassement. L’économie chinoise ne va pas nécessairement s’écrouler du jour au lendemain. Et des prix pétroliers qui flambent à des niveaux nettement supérieurs à ceux d’aujourd’hui ne sont pas une fatalité. Sans doute, la crise financière des dernières années était, elle, absolument inévitable étant donné la bulle dont ce secteur s’était rendu coupable les années précédentes. (Ce qui ne veut pas dire qu’elle était facile à prévoir, surtout en terme de timing !). Mais les trois scénarii noirs évoqués ci-dessus restent, à l’heure actuelle, encore évitables. Pour autant, prendre conscience de ces risques, évaluer et réévaluer régulièrement leur impact possible sur les cours boursiers, voilà qui fait partie du travail de tout investisseur responsable.

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