A quoi sert la culture générale ?

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président-Fondateur du cabinet de conseil en stratégie et management PMP et co-fondateur de Youmeo un innovation Lab et conseil en innovation

C’est une spécialité bien française.

Pour ceux qui ont passé ou passent les concours de grandes écoles, impossible de ne pas se souvenir de ces épreuves, où l’on vous pose des questions sur tout et n’importe quoi, et vous avez quelques minutes pour en parler comme un chef et répondre aux questions vicieuses des examinateurs.

Cette discipline c’est la culture générale.

On pourrait croire qu’elle est devenue obsolète puisque notre culture générale aujourd’hui, n’est-ce pas Google ? Qui ne s’est pas surpris à rechercher sur Google un nom, une date, des renseignements sur tel ou tel personnage ? Certains appellent ça l’Université Google, et cela peut aussi permettre de nous faire croire à n’importe quoi.

Mais c’est quoi alors la culture générale ?

Un bon dossier dans le Monde du 21 mai nous en apprend un peu plus.

Et déjà, sur ceux qui en critiquent le concept.

Cette culture générale, telle qu’elle est enseignée, est en effet soupçonnée par certains de niveler toute connaissance au niveau du Trivial Pursuit. Pour d’autres , cette culture générale, c’est le déguisement démocratique de la culture bourgeoise et l’outil redoutable de la sélection sociale. C’est Pierre Bourdieu qui a le plus exploré ces formes par lesquelles se constituent et se reproduit ce qui constitue pour lui la domination de classe. Ce qui l’amène à accuser la « violence symbolique » de la culture et du système d’enseignement dans la perpétuation de la domination, la culture donnant sa légitimité au rapport de force en faveur des dominants.

L’accusation est sévère. N’en jetez plus.

Place à la défense.

On apprend que cette expression de « culture générale » n’apparaît qu’à la fin du XIXème siècle, au moment de la réforme du système éducatif. La culture générale n’est alors plus conçue comme la culture des seules élites, mais, par le truchement de la Révolution, devient un idéal de citoyenneté. C’est alors la culture générale qui va être associée au grand projet de modernisation et d’élargissement des connaissances à transmettre, au-delà des humanités classiques qui dominaient auparavant les cursus scolaires.

Mais c’est plus tard, avec l’apparition d’épreuves pour évaluer le niveau de culture générale des futurs cadres militaires et agents de l’Etat lors des concours de recrutement, que la culture générale va changer de signification et devenir constitutive d’épreuves de sélection des élites. C’est à ce moment qu’elle va faire l’objet des critiques du style de celles de Pierre Bourdieu (années 70). Et qu’une séparation se fait entre son rôle d’émancipation par le savoir et son rôle d’élitaire de consolidation du pouvoir par ce même savoir.

La télévision et la radio, avec les jeux de connaissance, a aidé aussi ce rôle d’éducation populaire. On connaît le jeu « Questions pour un champion » depuis 1988, qui a connu et connaît un grand succès en France.

En France, la culture générale a une place particulière. Sudhir Hazareesingh, historien des idées et professeur à Oxford, nous le rappelle : «  l’érudition est reconnue dans toutes les cultures. Mais la France se distingue par une très forte association entre savoir et pouvoir. La culture générale s’est largement construite contre la connaissance religieuse, fondée sur la croyance. Elle nous raconte une histoire typiquement française d’affirmation du pouvoir politique face à l’Eglise ».

Mais la culture générale, c’est aussi exercer sa mémoire de ce que l’on a appris, et ça, c’est aussi un moyen de rester en bonne santé. Voilà une bonne nouvelle.

Le dossier du Monde révèle que « le frein le plus puissant à l’apprentissage identifié par les sciences de l’éducation est l’ennui, au sens d’absence d’émotions ». Car on a tous en mémoire une matière qu’on a aimé à l’école grâce à la façon de la présenter de l’enseignant qui produit des émotions.

Oui, mais ne va-t-on pas maintenant externaliser cette mémoire et cette culture générale avec le numérique et les moteurs de recherche ?

Certains scientifiques voient déjà venir le temps où les implants neuronaux de la société Neuralink fondée par Elon Musk feront l’affaire. D’autres rappellent que toutes les innovations permettant d’externaliser les savoirs dans le passé ont été accusées de réduire nos capacités d’apprendre (l’écriture, l’imprimerie, le cinéma, la radio, la télévision, internet..). C’est Socrate, déjà, qui dans Phèdre, de Platon, mettait en garde contre les dangers de l’écriture, qualifiée de pharmakon, à la fois remède et poison.

Pour rester positif, le numérique peut aussi être considéré comme offrant de nouveaux outils pour chercher l’information, et donner cette capacité à vivre tous les jours dans une immense bibliothèque, un vrai bonheur pour les élèves qui aiment apprendre.

Côté scientifiques, cette prolifération des supports externes partage les opinions entre ceux, comme le philosophe Bernard Stiegler, qui craignent que les capacités mnésiques s’amenuisent, et d’autres plus optimistes qui se réjouissent que les modes d’expression se transforment.

Ils partagent tous, par contre, l’avis que la dispersion de l’attention par les incessantes sollicitations des écrans est un problème. Eric Jamet, de l’Université de Rennes, a montré dans une étude que les étudiants connectés pendant les cours réussiront moins bien aux examens que leurs pairs moins dispersés. Être né avec internet ne rend pas le cerveau multitâche. Une autre étude appelée ABCD ( Adolescent Brain Cognitive Development) a montré que en décembre 2018 que parmi les 9-12 ans (4.500 enfants étudiés) ceux qui passent plus de sept heures par jour devant les écrans présentent une réduction de l’épaisseur du cortex cérébral. On ne sait cependant pas encore si cela est dû à l’absence d’activité physique induite par ce comportement, à la nourriture qu’ils ingurgitent devant leur écran, au manque d’interactions sociales, ou au contenus numériques qu’ils absorbent. Les scientifiques conseillent néanmoins de ne pas cesser de « bichonner sa mémoire ».

Cela devrait encourager l’éducation et la culture générale.

Toutefois, on a appris cette semaine que Greta Thunberg, 16 ans, en lutte contre le réchauffement climatique, a décidé d’arrêter l’école pendant un an pour se consacrer pleinement à cette lutte. Elle va se rendre au sommet pour le climat des Nations Unies à New-York en septembre ; mais comme elle ne prend plus l’avion, par respect pour l’environnement, elle cherche encore le meilleur moyen pour s’y rendre.

Entre la culture générale par l’éducation et la lutte contre le réchauffement climatique, va-t-il falloir choisir ?

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