« Petite chronique boursière » : Adieu veau, vache, cochon, couvée

« Petite chronique boursière » : Adieu veau, vache, cochon, couvée

Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Cela sonne comme une évidence. Dans un monde où la croissance économique se fragilise et où des secteurs entiers d’activité peinent à s’adapter à des évolutions (technologiques, sociétales, …) majeures, pourquoi ne pas “simplement” investir là où se trouve la croissance ? Après tout, les 4 premières capitalisations américaines  (Apple, Microsoft, Google, Amazon) ont aujourd’hui une valeur boursière combinée quelque 14 fois plus élevée qu’au point bas de la crise financière de 2008/09. Et si certaines valeurs dites de “croissance” peuvent sembler chères aujourd’hui, les investisseurs se lassent d’attendre un hypothétique retour en grâce des traditionnelles actions de substance (“value”). Mais, malgré la séduction de l’argument, tout inciterait plutôt à la prudence.

D’abord, il est dangereux de raisonner en regardant dans le rétroviseur. Pour reprendre le cas des géants de la Bourse américaine, il n’y avait en effet aucune évidence incontestable, il y a une dizaine d’années, à leur pronostiquer un tel parcours sans faute. De même, leurs actions ont été aidées, comme d’autres actions caractérisées également par des attentes de croissance assez forte à moyen/long terme, par le bas niveau des taux d’intérêt. Mais qui avait réellement anticipé que ces taux resteraient si faibles si longtemps ?

Ensuite, lorsque de nouveaux marchés, apparemment prometteurs, se créent, les entrepreneurs et les investisseurs ont souvent tendance à s’enthousiasmer plus que de raison. La transition écologique, notamment européenne (Green Deal), sera sans doute l’occasion d’un phénomène de ce genre.  Attention ! Rappelons ici, surtout à la génération qui n’a pas connu cette époque, la bulle technologique (surtout internet) du tournant du millénaire. Il suffisait alors à une entreprise de dévoiler un projet de commerce électronique (notamment en ajoutant “.com” à son nom) pour voir le cours de son action s’envoler. Je suis assez vieux pour me souvenir de cette époque où il n’était pas rare d’investir dans une action le lundi et de la revendre le vendredi en empochant plusieurs dizaines de pourcents de hausse. Bien entendu, cette période a pris fin dans les larmes des investisseurs trop crédules. Plus proche de nous, aux alentours de l’automne 2018, il y eut un engouement pour le marché légalisé du cannabis. Certains n’hésitaient pas alors à évoquer un marché potentiel de quelque 150 milliards de dollars. Mais très vite, il s’est avéré que le gateau, moins gros qu’espéré, devait se partager entre plus d’entreprises que prévu et dans des conditions de rentabilité moins favorables qu’escompté. Pour celui qui aurait  alors investi dans une entreprise ou dans un fonds dédié à ce thème, ce fut la désillusion assurée. Remarquons ici qu’il n’y a pas que les nouvelles industries ou technologies qui peuvent ainsi tromper les investisseurs. Même si c’est moins vrai aujourd’hui, les pays émergents ont également joué un rôle similaire et là encore ce qui était présenté comme un nouvel eldorado capitaliste n’a pas comblé les actionnaires à la hauteur de leurs attentes : sur longue période, les rendements furent loin d’être extraordinaires tandis que la volatilité, au gré des crises politiques et monétaires fréquentes, était forte.   

Dans une de ces récents posts de son blog (“Musings on Markets”), le toujours remarquable Professeur de finance Aswath Damodaran donne aux investisseurs les 3 indices qui, lorsqu’ils sont présents simultanément, forment quasi-systématiquement le signal avant-coureur d’un mirage, et donc d’un futur naufrage, financier :

  1. La promesse d’un marché énorme, tellement énorme (“mega trend”) qu’il n’est plus nécessaire de séparer les bonnes entreprises (et leurs business models) des mauvaises ;
  2. L’excès de confiance : c’est la mère de tous les biais comportementaux des investisseurs et ces derniers s’ennivrent de la compagnie de nombreux entrepreneurs et “venture capitalists” qui, bien entendu, misent également sur le nouveau marché prometteur ;
  3. Des valorisations déconnectées des fondamentaux : vu que les jeunes entreprises ne se caractérisent guère par des bénéfices solides et récurrents, sauf dans certaines projections à (très) long terme, les investisseurs, jamais en manque d’imagination lorsqu’il s’agit de justifier en de telles occasions leur cupidité, inventent des métriques qui les arrangent. Il suffit ici de se souvenir de critères tels que le nombre d’abonnés (payants ou non, peu importait) ou, pire encore, de visteurs uniques lors de la bulle internet.

Caveat emptor.

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