Ai-je envie d’être quelqu’un ? Tolstoï ou Tchekhov ?

Martingilles Par Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président du cabinet de conseil en stratégie et management PMP

Il paraît que les occidentaux se demandent «  qui suis-je ? », mais que les Russes, eux, se posent plutôt la question : «  Ai-je envie d’être quelqu’un ? ».

C’est du moins ce que nous dit un fin connaisseur de l’âme russe, Dominique Fernandez, dans son ouvrage «  Russies ».

Cette question, c’est aussi celle des entrepreneurs, non ?

Être quelqu’un, c’est sortir du lot, c’est laisser sa trace, son empreinte.

Pour les Russes, certains Russes, la réponse est non. C’est le cas de Tolstoï.

Son Journal, qui comprend plus de trois mille pages,  en témoigne. Ce journal commence le  17 mars 1847, il a dix-huit ans, et tout est dit :

«  Forme ta raison en sorte qu’elle soit conforme au tout, à la source de tout, et non à une partie, à la société des hommes ; alors ta raison se fondra dans l’unité de ce tout, et alors la société , en tant que partie, n’aura pas d’influence sur toi ».

On comprend que pour Tolstoï l’individualité est l’état initial de l’homme, et que sa vie consiste à s’insérer dans la société, à être dans le tout.

Ainsi, le 21 juillet 1870, à 42 ans, il écrit dans ce même journal :

«  L’homme naît, cela signifie qu’il s’individualise – qu’il reçoit la capacité de tout voir individuellement. Il vit. Cela signifie qu’il efface de plus en plus son individualité et cesse d’être seul et se fond dans le tout. L’homme meurt (lentement quelquefois – vieillesse) il cesse d’être un individu. L’individualité lui pèse ».

Pour Tolstoï, être quelqu’un n’est pas le but, c’est se fondre dans l’universel qui compte.

Passons à ceux qui pensent l’inverse, et Dominique Fernandez nous rapproche de Tchékhov : tous ces personnages qui ont le sentiment de n’être que faiblement ancrés dans leur individualité.

«  Les héros de Tchekhov flottent dans leurs actes, sans réussir à saisir les limites de leur individu, et ils usent leurs nerfs dans l’oisiveté d’une existence embryonnaire. Ils ne savent jamais qui ils sont , et cette insuffisance d’être est pour eux un sujet de lente torture ».

Dans cette posture, le Russe Tchekhovien toujours à la recherche de lui-même, peut aller se chercher dans la violence, typique du caractère russe. Ce sont les meurtres, les sucides, les drames, que l’on rencontre dans les romans russes.

«  Par le défi, par le meurtre, par le suicide, le Russe chercherait à connaître sa forme réelle, qui sans cesse lui échappe, en le laissant dans une agitation et une angoisse insupportables à la longue. Il lui faut tout d’un coup se ressaisir, s’arracher, par une affirmation dramatique de son être, à la pénombre où il stagne ».

Cela peut aller jusqu’à des accès de folie, comme on en rencontre par exemple dans l’Idiot de Dostoïevski, qui jette au feu une liasse de billets de banque, dans Guerre et Paix, de Tolstoï, où Dolokhov ingurgite d’un trait une bouteille de rhum assis en équilibre instable sur le rebord d’une fenêtre, et bien sûr, dans ce jeu typique, suicidaire, qui consiste à appuyer sur sa tempe un revolver sans savoir où se trouvent les balles dans la barillet incomplètement chargé : la roulette russe.

Cette lecture des héros de Tchekhov, du journal de Tolstoï, qui nous font bien sentir ces deux postures de l’individu qui voudrait n’être personne et abandonner tous ses repères, et celle de celui qui cherche comme un désespéré ses contours au point de s’y tuer dans la violence, elle interroge aussi les entrepreneurs.

Nous avons à apprendre de ces deux types de personnages.

Se couper de la société est tout aussi problématique que de s’y fondre.

Un bon équilibre est à trouver.

Relisons les auteurs Russes pour le trouver.

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