Comment la démocratie pénètre l’entreprise

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif)Président fondateur de PMP et fondateur de Youmeo

Alors que l’histoire politique montre que la société moderne s’est fondée sur la liberté des individus et le développement de la démocratie, l’entreprise, dont le concept est né avec le XVIIème siècle, est un espace hyper organisé et disciplinaire. L’entreprise est née au moment même où la société occidentale moderne proclamait le primat de l’individu libre.

C’est ce paradoxe qu’analyse Pierre-Yves Gomez dans un ouvrage qui se veut une théorie politique du gouvernement des entreprises, « L’entreprise dans la démocratie ». Car si le libéralisme économique s’est imposé comme l’idéologie de référence fondée sur la régulation par le libre marché, les entreprises, là où travaillent l’essentiel de la population, sont précisément des lieux où l’organisation de la production échappe au marché pour être administrée par des hiérarchies de gestionnaires et de managers.

En fait la question de la direction des entreprises, et du droit à les diriger, est directement liée aux mentalités et aux représentations sociales de la société. Plusieurs régimes se sont ainsi succédés depuis l’origine du capitalisme pour constituer la référence de ce que l’on pourrait appeler le « bon gouvernement » de l’entreprise. Et, avec chaque passage de régime, un peu plus de démocratie a pénétré l’entreprise.

Le premier régime, au XIXème siècle est celui du gouvernement familial : le dirigeant est alors le créateur et le propriétaire de l’entreprise. A la tête de l’entreprise, il agit pour assurer la continuité de la famille, la pérennité de l’entreprise et l’emploi des salariés dont il est responsable.

Ce modèle va être remplacé à partir des années 1930 jusqu’aux années 1970 par un nouveau modèle référent : le régime managérial. Il correspond au moment où l’actionnaire ne se confond plus avec le dirigeant. Un nouvel acteur va prendre la place : le manager.

Le modèle de l’entreprise comme espace purement privé sous la direction de l’entrepreneur a en effet constamment décliné depuis le début du XXème siècle. La poussée revendicative qui agite l’espace public déteint sur le monde de l’entreprise. La législation sociale va introduire le droit commun public dans l’entreprise pour réduire l’étendue du pouvoir de l’entrepreneur père de famille. Ce sont les lois sur la durée légale du travail, le travail des femmes, des enfants, la responsabilité des entreprises en cas d’accidents du travail. Ces lois apparaissent fin XIXème siècle et début du XXème siècle.

Autre phénomène qui va faire décliner le modèle du régime familial : la fragmentation de la famille elle-même. La famille perd son statut d’institution sociale de référence. Avec le temps les membres d’une famille propriétaire ont tendance à s’accroître et la cohésion familiale à décliner.

C’est à ce moment-là que l’on invente ce nouveau concept : le management. Ceci va consister à faire émerger les règles d’un gouvernement « rationnel » des hommes, en particulier dans l’entreprise. Ces règles constituent alors un nouveau « savoir bureaucratique ». C’est l’époque de la création des business schools (HEC est créé en 1881). Ce sont d’abord les managers eux-mêmes qui interviennent dans ces écoles, puis des professionnels du management. En Europe cette vague des business schools se développe surtout à partir des années 1960. Ainsi c’est non plus une personne qui hérite de l’esprit de l’entrepreneur mais un corps d’individus, le management. Dans le même temps les actionnaires deviennent des rentiers, dont la légitimité à diriger l’entreprise est moins reconnue. Ils sont des apporteurs de capital, mais le pouvoir de direction est celui des managers professionnels. Cette séparation entre manager et actionnaires, et l’appropriation de la force entrepreneuriale par les managers est institutionnalisée dans la société anonyme qui devient la forme la plus répandue des entreprises à partir des années 1930.

Avec ce développement, les familles de propriétaires et les porteurs d’actions occupent un rôle secondaire, et leur fonction de contrôle est très théorique. Vus des managers professionnels, les actionnaires sont même suspectés d’incompétence pour bien comprendre les mécanismes complexes des nouvelles organisations industrielles.

Ce régime, appelé le « managérialisme », est donc le signe d’une récupération de la force entrepreneuriale, autrefois celle des entrepreneurs fondateurs, par des managers experts.

En fait, ce régime managérial est aussi une avancée de la démocratie dans la gestion des entreprises, par rapport à une gouvernance purement familiale.

C’est aussi à ce moment que, les actionnaires n’exerçant pas assez leur contrepouvoir, un autre contrepouvoir va se développer : le syndicalisme.

Pourtant, vers les années 70, au moment des mouvements de contestation radicaux ou libéraux (Mai 68 en France) le gouvernement managérial va lui aussi se trouver décrié. C’est le moment où le nombre d’actionnaires, de détenteurs d’actions, augmente, et où l’on va se demander quel est le rôle de l’actionnaire. On va aussi commencer à voir dans la technocratie des managers une forme d’oligarchie. Et donc un nouveau mouvement de pénétration de la démocratie, pour contester cette oligarchie du régime managérial, va amener à un nouveau régime référent pour les entreprises à partir des années 70.

Ce troisième régime, c’est celui que Pierre-Yves Gomez appelle le régime « public ». Du fait de la montée des actionnaires très dispersés, qui veulent aussi se faire entendre, le pouvoir va être redistribué entre les parties prenantes, les managers, les actionnaires, et les autres. Là encore, les évolutions du gouvernement des entreprises correspondent à celles de la société dans son ensemble.

Cette période est caractérisée notamment par l’augmentation des besoins d’investissements, et l’insuffisance des fonds propres des entreprises, ce qui amène au développement des crédits bancaires et des augmentations de capital, et donc du nombre des actionnaires parfois.

Le développement va amener ce régime « public » de management des entreprises vers de nouvelles pratiques, là encore en cohérence avec les évolutions sociétales.

D’abord, l’omniprésence de l’information : on veut tout savoir, que l’entreprise soit transparente. D’où les informations sur les rémunérations des dirigeants, les opérations. Terminé le temps du « secret des affaires » qui empêchait de savoir. Même chose sur les sujets d’éthique et environnementaux.

Autre changement : la fonction d’entrepreneur va s’exercer aussi de l’extérieur de l’entreprise, via les actionnaires et leurs représentants qui vont interagir sur la stratégie, les choix fondamentaux, au nom même de l’intérêt des actionnaires et investisseurs qu’ils représentent. On assiste ainsi à une « déprivatisation » de l’entreprise globale.

Enfin, ce régime est caractérisé par la mise en scène publique de débats et de divergences entre les actionnaires, et avec les managers. D’où les débats qui émergent dans la presse par exemple à l’occasion de fusions ou d’options stratégiques. Là encore, une certaine forme de démocratie, que l’on constate dans le débat public, pénètre l’entreprise. D’ailleurs l’opinion publique elle-même peut s’exprimer et peser dans ces débats, par exemple lors de plans de restructuration et de licenciements.

Au fil du développement de ces régimes de gouvernement des entreprises, on voit bien combien cette dynamique « dépersonnalise » l’entreprise et conduit à une démocratisation tendancielle des structures de gouvernement et de contrôle. On peut dire que l’entreprise devient « l’entreprise totale ».

Cette tendance bien mise en évidence grâce au parcours historique que nous décrit Pierre-Yves Gomez, nous aide à prendre le recul et à identifier ce que sera le gouvernement des entreprises de demain. Du souci à se faire pour ceux qui croient encore à l’autorité du chef, ce « manager dirigeant technocratique », ou de l’actionnaire propriétaire qui croit qu’il a tous les pouvoirs.

Et de l’’espoir pour tous ceux qui croient que c’est justement les formes démocratiques et les entreprises libérées qui feront l’avenir et la performance.

De quoi donner de l’espoir.

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