Diriger en lâchant prise : l’incertitude heureuse

Martingilles Par Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président du cabinet de conseil en stratégie et management PMP

Imaginons un instant que nous allions, grâce aux découverte scientifiques, au progrès, vers un monde de plus en certain, où l’on pourrait tout, ou presque tout, prévoir. Dans un tel monde, la planification, les plans d’actions, seraient les meilleures méthodes pour se diriger. Mais quelle serait alors, dans ce monde, la place pour l’intelligence, la créativité ? Comment une entreprise, un entrepreneur, pourrait-il se différencier des autres puisque l’on pourrait tout prévoir ?

Heureusement, nous ne nous dirigeons pas vers un tel monde. C’est une évidence de constater que c’est au contraire l’incertitude qui grandit au fur et à mesure que l’on avance.

La question se pose alors très simplement aux dirigeants, aux entrepreneurs, aux consultants : comment décider dans l’incertain ? Comment décider sans pouvoir prévoir et sans disposer d’une information complète ? Comment identifier les opportunité qui se cachent dans le flou ( le flou commence dès que l’on n’est plus sûr de rien sur le futur ; parfois cela commence demain), celle qui seront les leviers de la performance demain ?

Sûrement pas en planifiant, en déroulant les plans d’actions qu’on ne change pas pendant un an, ou plus.

C’est du moins l’opinion de Rober Branche, auteur d’un ouvrage au titre éloquent : «  Les mers de l’incertitude » paru en 2010 aux éditions du Palio, que je vous recommande vivement (l’auteur comme l’éditeur). Le sous-titre en dit long également, par son caractère paradoxal : Diriger en lâchant prise.

Pas facile.

Diriger, cela évoque la possibilité de fixer des règles collectives qui cadrent l’action, et écartent certaines initiatives ? C’est focaliser les efforts de tous pour tirer parti des opportunités qui sont souvent identifiées plutôt localement, au plus près des clients, et aider ainsi à l’émergence d’une intelligence collective  grâce à la confrontation des idées.

Lâcher prise, cela évoque plutôt d’accepter l’incertitude, d’abandonner l’idée de prévoir, de planifier au-delà de l’horizon immédiat, ne pas vouloir  avoir « la main sur tout », cette obsession du pouvoir qui veut, du sommet, tout contrôler. Lâcher prise, c’est au contraire mieux maîtriser son temps, faire le vide, accepter les intuitions, celles des autres, les siennes.

Alors, comment faire ?

En suivant Robert Branche, la première attitude qui nous emmène vers la résolution de ce dilemme, c’est l’apprentissage du comment faire le vide. Pas facile pour les dirigeants qui ont appris au cours de leurs études et de leur parcours professionnel  que, face à la peur du vide, il faut aller se fabriquer des certitudes à partir de notre « expertise », « expérience », il faut « benchmarker », se méfier, forcément, de nos intuitions, mathématiser les problèmes, car la « solution » existe, il suffit de travailler de façon besogneuse pour la trouver, l’effort et la souffrance étant des indicateurs de confiance pour nous convaincre que nous sommes sur la bonne voie.

Au contraire, c’est justement en acceptant le vide, en étant là sans a priori que le développement de cette qualité d’attention permet de dépasser les apparences et de sentir les courants.

Pour prendre conscience de ce vide, pensons un instant à celle qui se disait :

«  Vraiment c’est le rêve. Je suis nourrie et logée, je n’ai rien à faire. Une nourriture riche, abondante et variée. Un logement irréprochable à l’abri de la pluie. Aucune pression, pas de bruit, pas de contraintes. Aucune raison de s’inquiéter, c’est la belle vie ».

Elle, c’est cette dinde de Noël que le fermier regarde trop souvent en se disant «  Plus que deux jours avant Noël ; il ne faut pas que je la regarde trop, je pourrais m’attacher et ne plus pouvoir la tuer ». ( raconté par Nassim Nicholas Taïeb dans « le cygne noir »).

Pourtant, on connaît ces entreprises qui s’endorment parfois dans le confort de leur situation présente.

Car nous sommes forcément victimes de nos habitudes, de nos expertises, de notre vision du monde ; pas facile de faire le vide.

Une fois que l’on a appris à avoir un peu moins peur du vide, on va peut-être être prêt à recevoir, percevoir et comprendre ce qui se passe et vers quoi vont les choses.

Robert Branche utilise une métaphore intéressante (c’est le titre du livre), celle de ma mer.

Imaginons-nous sur le pont Mirabeau à regarder la Seine. Imaginons que nous cherchions à savoir où elle va. Observant des méandres attentivement, nous allons vite conclure que la seine n’en fait qu’à sa tête, qu’elle ne sait pas où elle va. Et pourtant, elle le sait très bien ; c’est un fleuve, et comme tous les fleuves, elle se dirige vers un océan ou une mer. Elle avance, elle chemine, parfois elle va s’étaler, mais, ce qui est sûr, c’est que toute cette eau, c’est dans la mer qu’elle finira. Quels que soient les aléas du trajet, on sait où la Seine va finir ; ce que l’on ne sait pas, c’est à quelle vitesse, et comment le trajet fluctuera.

Avec cette métaphore, Robert Branche veut nous expliquer que nous-aussi, nos entreprises, devons identifier et comprendre quelles sont les mers accessibles, et choisir. Il faut pour cela choisir à partir du futur et agir au présent.

Surtout ne pas choisir plusieurs mers à la fois, ou hésiter. Il faut au contraire prendre son temps pour choisir sa mer, puis s’y tenir ( « pour la vie » dit Robert Branche). Car c’est une fois choisi sa mer que le fleuve se renforce au fur et à mesure. Au début, une entreprise, un entrepreneur, n’a peut-être qu’une intuition de sa mer (d’où cette nécessité de croire en cette intuition, et de l’exercer). Mais petit à petit, elle, il, va développer une compréhension plus fine, créer des offres, des produits, de plus en plus adaptés, développer des savoir-faire internes, des partenariats,…Plus la mer appelle, plus le fleuve est grand.

Cette mer n’est pas un plan à dix ans, c’est quelque chose à l’infini (par exemple la beauté pour l’Oréal, la santé pour Danone,..).

Alors, pour diriger en lâchant prise, trouvons cette mer qui fera le grand fleuve, chacun la sienne, chacun le sien. Voilà comment imaginer de grandes entreprises, de grands entrepreneurs.

Et, pour trouver notre carrière professionnelle, apprenons à repérer les marins qui sauront diriger ainsi en lâchant prise, et que nous aurons envie de suivre.

Une belle façon de trouver une forme de bonheur, un équilibre entre sens et plaisir, dans une incertitude heureuse.

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