Entreprendre est-il un acte solitaire ?

 Photo Patrick Rey by JLChaumet 600pixPar Patrick Rey (chroniqueur exclusif) - Consultant-Délégué ITG, premier groupe de conseil en portage salarial.

Les avocats de l’économie sociale et solidaire, tout comme les acteurs des Scop et autres sociétés coopératives ont raison de vouloir redonner du sens collectif autour d’un projet humain par essence. Sauf que la création en elle-même semble fondamentalement et majoritairement dans la tête d’une seule personne, moins souvent d’un duo et quelquefois davantage. Alors, pourquoi ce fonctionnement habituel et comment passer à un investissement collectif ?

Il y a bien des duos (ou couples) célèbres dans la mode : Dolce et Gabbana, Yves Saint Laurent et Pierre Berger. Pas mal de duos également dans les systèmes d'information : Steve Jobs et Steve Wozniak pour Apple, Bill Gates et Steve Allen pour Microsoft, deux co-créateurs moins connus pour Adobe, idem pour Twitter. Et pourtant, c'est Steve Jobs qui a croqué la pomme et Bill Gates qui a été l'âme de son entreprise. Et pourtant, Mark Zuckerberg seul a créé Facebook, même si deux de ses amis de fac l'ont accusé de reprendre à son compte les premiers travaux qu'ils avaient développés ensemble. Plus rares sont les duos dans l'industrie ou les services classiques, tels Dubrule et Pélisson, l'accord parfait des créateurs du Novotel puis du groupe Accor.

Comme le note l'Apce, dans son analyse de l'enquête Insee sur les créateurs d'entreprises hors auto-entrepreneurs : 76% des entreprises créées occupent une seule personne qui est son dirigeant, et 73% dirigent seuls, sans associé ou conjoint. Rien de très étonnant si on regarde le tiercé des motivations à créer : d'abord être indépendant, ensuite affronter de nouveaux défis, puis augmenter ses revenus. Au départ donc, plutôt un acte solitaire ! Moi qui ait co-créé 3 entreprises successives de conseil et formation, est-ce parce que je ne l'aurais jamais fait seul ? Ou parce que l'envie était plus forte chez chacun de mes associés successifs ? Ou effectivement parce que nos capacités à lancer et développer le projet étaient suffisamment complémentaires, même si elles l'étaient moins que nos illustres Dubrule et Pélisson ?

Il existe pourtant des groupes coopératifs depuis très longtemps, dans le monde agricole par exemple. Le plus grand groupe coopératif mondial est la Mondragon Cooperative Corporation, créé au pays basque espagnol. Ce groupe a été récemment sous les feux de l'actualité, puisqu'il avait racheté Brandt en 2005 et que Fagor Brandt annonçait le mois dernier son dépôt de bilan. A l'origine, un prêtre qui relance l'idée des coopératives après la Guerre d'Espagne : une personne derrière une idée de travail et de création en mode coopératif !! Un développement fulgurant dans les années 60, puis une croissance de plus en plus externe suite à la crise. Le modèle coopératif est peu ou pas appliqué hors du pays basque et une majorité des effectifs ne sont pas actionnaires mais simples salariés.

Aujourd'hui, le gouvernement français aimerait que davantage d'entreprises se créent sur ce modèle coopératif et que des entreprises en difficulté soient reprises (sauvées ?) par leurs salariés. Un pis-aller ? Reculer pour mieux sauter ? L'histoire de SeaLink, devenue SeaFrance et maintenant reprise par une partie de ses salariés sous forme de Scop (MyFerryLink), risque de se transformer en sursis assez provisoire, malgré le jugement en sa faveur dans le procès qui l'oppose à la commission de la concurrence britannique. Il vaudrait mieux que des sociétés coopératives se créent en mode constructif (offensif, comme disent les guerriers de l'économie !?) plutôt qu'en mode défensif.

Si entreprendre est très souvent un acte solitaire, pourquoi devrait-il rester un plaisir solitaire ? Surtout lorsqu'il y a une équipe permettant de mieux affronter les difficultés inévitables. Et plus encore lorsqu'il y a un nombre plus important de salariés rarement actionnaires. Passer du solitaire au solidaire est pourtant possible, souhaitable, fortement recommandé*. Car, pour avoir cet investissement des équipes, il faut évidemment les associer d'une manière ou d'une autre : capitalistiquement, participation aux bénéfices, aux décisions, interdépendance… Les nouvelles générations ne le conçoivent pas autrement. Ce sont elles qui vont faire évoluer les comportements. Même si la nature humaine restera … humaine, à savoir l'envie d'indépendance, l'envie de se dépasser, de conquérir un nouveau défi, de changer les choses, de gagner de l'argent. Et c'est là qu'on retrouve ce moteur principal de fusée, même s'il est ensuite secondé par des moteurs auxilliaires, pour rejoindre une station spatiale ou un autre engin.

(*) écouter cet extrait du témoignage de Robert Benoît, patron atypique d'une société atypique (“une entreprise solidaire qui roule”), à France Inter.

Interview France Inter de Robert Benoit

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