« Petite chronique boursière » : La grand-messe trimestrielle

Vincent_colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Comme c’est le cas 4 fois par an plusieurs semaines durant, les analystes financiers sont à nouveau sur la brèche, cette fois à l’occasion de la publication des résultats des entreprises du premier trimestre de l’année civile. Pour certains, l’obsession est de (ré-)estimer juste avant leur sortie, à la décimale près et mieux que le consensus, les bénéfices par action réalisés ou d’anticiper quel sera le discours des managements quant aux perspectives du reste de l’année. Ces amateurs de devinettes, désireux de spéculer sur une éventuelle volatilité à court terme des cours des actions, font fausse route. En supposant même qu’une telle démarche soit crédible, faire ainsi de l’argent relève de la pure gageure : d’une part, au-delà du consensus « officiel », il peut en effet exister d’autres estimations officieuses (les « whisper numbers »), susceptibles d’influencer les cours, si bien qu’il est délicat de savoir à quels chiffres les marchés vont se référer ; d’autre part, les forces macro-économiques en jeu, auxquelles les marchés sont très réactifs en ces temps de grandes incertitudes, peuvent perturber la seule réaction à l’annonce des résultats.

Et, trop souvent, l’analyse des résultats qui est présentée par les experts, publiée dans l’urgence, se limite à commenter les écarts entre ce qui a été réalisé et ce que le consensus prévoyait. Ainsi, on lira que telle entreprise a réalisé un chiffre d’affaires de 1,42 milliard d’euros contre une prévision moyenne de 1,45 milliard d’euros. Une telle « nouvelle » peut, à elle seule, provoquer, souvent seulement à très court terme, une forte volatilité du cours de l’action de cette entreprise. Mais la pertinence de cette information, tenant généralement à la conjoncture, à un report de commande sur le trimestre suivant, ou à des effets de change mal pris en compte, est souvent très limitée pour qui est soucieux d’estimer la valeur de telle ou telle action. Dans l’autre sens, « battre le consensus », à savoir publier des chiffres meilleurs que prévu, relève parfois du pilotage des attentes par l’entreprise elle-même : le management va guider les analystes vers des estimations conservatrices de façon à, in fine, sortir de meilleurs chiffres. Ce qui plaît au marché et ce qui peut alimenter la hausse du cours de l’action concernée (« momentum »). Mais, ici encore, quelle est la plus-value d’une manœuvre aussi grossière ?

Nettement plus intéressante est l’analyse de la qualité des chiffres publiés. Ainsi, quelle est la situation réelle de l’activité, telle que reflétée par l’évolution organique (hors acquisitions/cessions et hors effets de change) des chiffres d’affaires ? Comment s’inscrit-elle dans l’espace (répartition géographique) et dans le temps (une tendance est-elle discernable ?). Les bénéfices ont-ils leur traduction en monnaie sonnante et trébuchante dans les caisses des entreprises ? Les bénéfices, toujours, mis en avant par les managements sont-ils « manipulés » de façon à laisser de côté des charges présentées comme exceptionnelles alors qu’elles sont, en réalité, souvent récurrentes ? Par exemple, le producteur d’aluminium Alcoa, qui lance le coup d’envoi de la publication des résultats aux Etats-Unis, s’est encore illustré en ce sens : malgré un chiffre d’affaires décevant, le groupe affirme avoir réalisé un bénéfice par action supérieur aux attentes (0,07 USD contre 0,02 USD attendu). Mais c’est uniquement en excluant certaines charges, une pratique que le groupe  renouvelle de trimestre en trimestre depuis un bon bout de temps !

Donc, loin d’être un magicien ou un devin, l’analyste financier d’abord et avant tout … analyse.  Ce trimestre s’annonce prometteur en enseignements. Avec une croissance économique mondiale qui stagne au mieux et des marges de rentabilité sous pression salariale notamment aux Etats-Unis, il est plus que jamais nécessaire d’identifier les entreprises qui sortent du lot concurrentiel du fait de leurs propres qualités. Sans oublier de tenir à l’œil l’évaluation de leurs actions avant d’éventuellement les conseiller … C’est un autre job crucial de l’analyste financier : pour ce faire, les conclusions qu’il tire de ses analyses trimestre après trimestre l’aident à peaufiner ses prévisions de croissance à long terme.

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