L’âge des chasseurs entrepreneurs

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président-Fondateur du cabinet de conseil en stratégie et management PMP et co-fondateur de Youmeo un innovation Lab et conseil en innovation

Nous y sommes, et ce n’est vraiment plus comme avant. Nous y sommes dans quoi ? Dans « l’âge entrepreneurial », ainsi que le désigne Nicolas Colin dans son livre « Hedge ».

Cet âge entrepreneurial, c’est celui de la technologie, des plateformes, les nouveaux entrepreneurs. Un autre monde que celui de la production de masse et de l’automobile qui l’a précédé.

Dans ce nouveau monde, deux catégories d’individus cohabitent : les chasseurs et les colons (les « settlers » selon la dénomination de Nicolas Colin).

 Les chasseurs, ce sont les individus qui passent relativement peu de temps dans un endroit donné. Ils chassent l’argent (les travailleurs entrepreneurs), le savoir (les étudiants), les expériences (les touristes). Ce sont les gens qui bougent, qui n’ont aucun problème pour s’installer dans un endroit ou un autre, qui n’ont pas de problème à s’installer dans n’importe quel endroit du monde où ils peuvent trouver de quoi exercer leur activité, ou entreprendre.

Les colons (« settlers »), ce sont, à l’inverse, ceux qui ont besoin de s’installer dans un endroit fixe sur le long terme, qui ont un job fixe près de chez eux, et peuvent passer toute leur vie dans l’entreprise dans laquelle ils travaillent. Ils ont leurs enfants dans l’école du coin, et ils se sont habitués à leur vie dans leur quartier.

Ces deux populations peuvent parfaitement coexister, et sont même indispensables pour faire prospérer une zone géographique donnée.  Les chasseurs sont ceux qui vont amener l’énergie, l’esprit d’entreprendre, les nouvelles idées. Ils vont développer les villes. Les autres, les sédentaires, « settlers », les colons, sont ceux qui veulent rester sur place, qui vont donc occuper tous les services de proximité indispensables au bien-être des chasseurs de passage. Ce sont eux qui vont pouvoir héberger les chasseurs via les plateformes Airbnb, et inversement pouvoir se connecter à de nouvelles communautés grâce aux réseaux des chasseurs.

Bien sûr on comprend que dans l’ancien monde de la production de masse et de l’automobile, ce sont les « settlers » qui étaient majoritaires. C’étaient les employés des grands groupes, les « corporations » dans lesquelles ils passaient l’essentiel de leur vie professionnelle, en montant les échelons hiérarchiques, en s’endettant sur le long terme pour s’acheter leur logement, leur résidence principale. Inversement, dans ce monde, les chasseurs étaient plutôt les marginaux, les jeunes plein d’enthousiasme, mais qui rentreraient dans le rang ensuite. Oui, les étudiants, par exemple, étaient chasseurs pour se trouver une place dans le monde, pendant les premières années de leur vie professionnelle, étant ces enfants de bonne famille qui pouvaient se permettre ce moment de bohème. Mais c’était aussi le cas de ceux qui n’avaient pas d’autre choix, c’est-à-dire les migrants sans qualification.

Mais avec l’âge entrepreneurial, c’est l’inverse qui se produit. Les « settlers » voient leurs emplois un peu plus menacés, et ce sont les chasseurs débrouillards, entrepreneurs, auto-entrepreneurs, qui passent de job en job, qui créent leur boîte, qui prennent la main et se développent. Et la technologie aide précisément ces chasseurs à trouver les idées, à créer leur start-up, à monter des plateformes et des business de commerce sur le web. Et ceux qui réussissent dans l’âge entrepreneurial sont alors ceux qui ont fait de leur statut de chasseurs un mode de vie. Et la ville et l’environnement s’adaptent à leur mode de vie : ils y trouvent les Airbnb, les espaces de co-working, mais aussi Facebook pour rejoindre des communautés, et s’y faire des amis.

Mais alors, si ces nouveaux chasseurs de l’âge entrepreneurial se multiplient, est-ce que les entreprises, de toutes sortes, ne doivent pas s’adapter, et adapter leurs offres, au lieu de concevoir leurs services comme elles le faisaient dans le monde d’avant ? Nicolas Colin illustre de nombreux exemples dans des secteurs variés.

Par exemple, les professionnels de l’immobilier devraient aborder cette clientèle de chasseurs comme de nouveaux types de clients : ils veulent plus d’agilité, étant plus souvent mobiles. Certains voudront un endroit pour eux, d’autres préfèreront partager un logement à plusieurs. Ils peuvent chercher un endroit à plein temps, ou à temps partiel. Certains voudront des endroits impersonnels, d’autres des endroits plus customisés. La frontière entre l’immobilier et l’ « hospitality » (hôtellerie) tend ainsi à disparaître, suscitant de nouvelles idées d’offres de services, et un champ de diversification.

Même chose pour les banques de détail. Les banques traditionnelles se sont développées pendant l’âge de la production de masse et de l’automobile en proposant des prêts à des ménages des classes moyennes pour s’acheter un logement, et une ou deux voitures, ainsi qu’une carte de crédit avec une autorisation de découvert. Une bonne offre pour les « settlers ».

Avec les chasseurs, ceux qui sont leur propre employeur, les entrepreneurs, ceux qui bougent, ceux qui changent d’emplois, et connaissent des périodes sans job, ces offres ne sont plus adaptées, ni les critères pour attribuer les prêts, les revenus de ces catégories n’étant pas fixes. Dans l’âge entrepreneurial, où le profil de chasseur se développe de plus en plus, c’est un autre type d’offres qu’il faut inventer. Non plus pour financer un bien immobilier, mais pour financer leur carrière et leur futur. Non plus des critères sur les revenus fixes actuels, mais des prévisions sur le futur de ces chasseurs (et là, avec l’intelligence artificielle, on peut imaginer des corrélations sur des critères nouveaux, aidant à parier sur la réussite future des candidats au crédit).

Bien sûr, vue la frilosité sur ces nouvelles approches des banques traditionnelles, on constate que ce sont les start-up, les fintechs, qui s’intéressent et s’implantent sur ces nouveaux marchés de l’âge entrepreneurial. D’autant que pour distribuer, avec les nouvelles technologies, on n’a plus besoin de disposer d’un réseau d’agences physiques, mais d’un site internet. Où l’on peut même personnaliser les offres, et assurer un délai de réponse pour accorder les prêts très rapide.

Cet âge entrepreneurial va donc, selon les prévisions et intuitions de Nicolas Colin, se développer encore, et l’imagination est au pouvoir pour imaginer les nouveaux services et modèles économiques.

Une bonne occasion de lire dès maintenant « Hedge » pour être acteur de ce nouveau monde. Même les plus anciens y auront intérêt.

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