Le héros ambivalent

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif)Président fondateur de PMP et fondateur de Youmeo

Le Monde de ce week-end (daté du 1er décembre) faisait remarquer qu’il aimait bien utiliser le mot « héros », au point d’en voir partout.

Lui, c’est Emmanuel Macron, chef de l’Etat.

C’est lui qui a dit dans une interview récente : « Dans nos sociétés, nous avons besoin de nous assimiler à des gens qui font des choses extraordinaires. On a eu tort de penser que dans la modernité des démocraties contemporaines, il n’y avait plus de héros. Résultat, soit les jeunes vont chercher des modèles chez les figures du sport ou des variétés, ce qui est très bien. Soit ils vont chercher les héros chez d’autres combattants, et cela peut avoir des conséquences dramatiques ». On voit où il veut en venir.

Mais à force de chercher des héros, on risque aussi de mélanger un peu tout ; héros, les soldats morts au Mali ; héros les commandos tués en sauvant des otages au Burkina Fasso ; mais, héros, aussi, dans la bouche d’Emmanuel Macron, Johnny Halliday, qualifié de « héros français ».

Il faudrait donc peut-être réserver ce mot de « héros » à des figures particulières, car une parole politique ne suffit jamais à faire un héros. L’article cite la philosophe Monique Castillon qui apporte cette précision utile : « Un mercenaire peut se battre pour des mobiles matériels ; un soldat combattra pour préserver l’intégrité de son pays ; mais pour qu’il y ait des héros, il faut pouvoir mourir pour quelque chose qui ne meurt pas, c’est-à-dire ce qu’il y a d’éternel dans l’esprit vivant d’un peuple ».

La figure du héros est aussi, comme l’a bien étudié René Girard, source d’ambivalence. Car l’on polarise sur l’individu distingué comme héros nos propres joies et espoirs, mais aussi nos terreurs et nos angoisses. La puissance de l’individu éclairé sur l’avant-scène, que cela soit un chef, une vedette, ou un grand criminel, est multipliée à l’infini, pour le bien comme pour le mal.

Mais René Girard observe aussi que les transferts bénéfiques sur les « héros » peuvent être de plus en plus faibles, sporadiques et fugaces, et même ridiculisés par les intellectuels. Alors que les transferts maléfiques restent d’une puissance extraordinaire. Ce que met en évidence René Girard, c’est sa thèse du processus victimaire du « bouc émissaire » où la victime de la communauté est accusée d’être responsable des désordres et catastrophes qui affligent la communauté, ce qui en explique la crise. C’est un phénomène qui permet à la violence qui existe dans la communauté de se reporter contre la victime émissaire. Et cela se traduit par la mort et l’immolation du bouc émissaire victime, qui ramène la paix dans la collectivité.

La cérémonie du lundi 2 décembre aux Invalides est un hommage aux treize soldats français morts au Mali, accidentellement, dans une opération de combat, et sera la célébration de la mort des héros. Là encore, René Girard apporte un éclairage inspirant, que l’on retrouve dans son ouvrage « Des choses cachées depuis la fondation du monde », à propos de la mort et des funérailles. Pour lui, toute mort s’interprète à partir du processus victimaire, « il n’y a pas de mort qui ne soit étroitement unie à la vie ». C’est cette interprétation à partir du processus victimaire qui rend compte de l’universalité et de la nature rituelle des funérailles. Pour lui « la preuve que les hommes identifient tous les morts à la victime réconciliatrice et à la puissance sacrée, c’est ce qu’on appelle le culte des morts qui lui, contrairement à la mort naturaliste, paraît vraiment sous-jacent à toutes les autres formes de religieux ». Il appelle « mort naturaliste » la conception inverse pour laquelle la mort est la cessation de la vie, et le cadavre une espèce d’objet définitivement brisé, inutilisable, un simple rebut.

« Pour les hommes, la découverte de ce que nous appelons la mort et la découverte de ce que nous appelons la vie ne doivent faire qu’une seule et même chose car c’est à partir du processus victimaire, une fois de plus, que ces concepts se révèlent à l’homme ».

Dans cette approche, la mort est ainsi ce qui se manifeste d’abord comme un formidable influx de vie. On comprend alors, avec René Girard, que la mort constitue « l’extension à tous les membres de la communauté, quand il leur arrive de mourir, pour une raison ou pour une autre, de l’ensemble dynamique et signifiant constitué à partir de la victime émissaire ».

La mort est divinisée, « sournoisement », indique René Girard, et traitée par la communauté comme si elle était productrice de vie.

La mort est alors révélée comme sacrée, c’est-à-dire comme puissance infinie, « plus bienveillante, en fin de compte, que redoutable, plus adorable que terrifiante ». En suscitant un deuil purificateur, elle devient source de vie.

Les rites funéraires, les cérémonies, peuvent alors être regardés comme une préparation à la réconciliation sacrificielle et au retour à la vie.

Emmanuel Macron dans son discours aux Invalides du 2 décembre parlait de « sacrifice » et de « cette vie de peuple libre conquis grâce à vous ».

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