Petite chronique boursière : « L’entreprise post-démocratique »

Vincent_colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

L’entreprise est souvent loin d’être considérée comme une organisation démocratique. Malgré toutes les vertus prêtées au management horizontal, censé promouvoir la créativité et la responsabilisation des employés, ceux qui travaillent en entreprise le savent bien : en fin de compte, surtout lorsque des nouvelles désagréables surviennent (fermeture d’une unité, licenciements, etc.), les rapports hiérarchiques subsistent. Et qui n’a pas déjà entendu son supérieur lui dire d’un ton peu amène : « Si tu n’es pas content, tu peux toujours aller voir ailleurs » ?

La question se pose a priori un peu différemment au niveau des actionnaires. Après tout, il apparaît légitime pour quelqu’un qui apporte des capitaux à une entreprise d’avoir son mot à dire sur l’évolution de cette entreprise. En effet, à l’occasion des assemblées générales, ordinaires ou extraordinaires, ils peuvent exprimer leurs opinions via les droits de vote liés à leurs actions.

Mais quid du caractère « démocratique » de ce mode de gouvernance ?

Prenons un exemple, datant de septembre dernier et passé quelque peu inaperçu. A cette date, Mark Zuckerberg, fondateur du réseau social Facebook, craignant une publicité négative, avait finalement renoncé à créer une nouvelle catégorie d’actions caractérisée par l’absence de droits de vote. Son but initial était de conserver le contrôle de son entreprise tout en transférant la quasi-totalité de sa participation à une fondation philanthropique. Les petits actionnaires, jusqu’alors bénéficiant d’1 droit de vote pour chaque action détenue se seraient retrouvés avec 3 nouvelles actions, remplaçant toute action ancienne, dont 2 sans droit de vote.

Victoire du pot de terre contre le pot de fer ? La morale est donc sauve ?

Pas vraiment …

Car cette (rare) victoire des actionnaires dans un dossier de ce genre ne doit pas être l’arbre qui cache une forêt grandissante. De longue date, des entreprises notamment dans les secteurs des médias, de l’automobile ou de la pharmacie, ont octroyé à leurs fondateurs et managers des actions à multiples droits de vote de façon à se préserver au mieux des revendications des autres actionnaires. Récemment, ce fut à nouveau le cas avec certaines entreprises technologiques à la recherche de capitaux sur les marchés, comme Google, Snap ou Alibaba. Notons d’ailleurs que, dans le cas de Facebook, , Zuckerberg dispose toujours, depuis l’introduction de l’action en Bourse en 2012, de 10 fois plus de droits de vote par action que l’actionnaire lambda.

Où est le problème ? Dans le cas d’entreprises gourmandes en capitaux, les équipes dirigeantes ont besoin certes d’argent, mais aussi de sérénité et de temps pour mener à bien leurs projets et ainsi créer de la valeur à long terme. Dans un tel contexte, les avis des autres actionnaires sont, au mieux, inutiles et, au pire, contreproductifs. Voilà pour le conte de fées. La réalité est différente. Lorsqu’elles ont les coudées (trop) franches, les équipes dirigeantes ont souvent tôt fait de privilégier leurs propres intérêts au détriment de ceux de l’ensemble des actionnaires. Il n’est pas rare alors de les voir snober les propositions de reprises par d’autres groupes et/ou gâcher leurs ressources dans des investissements finalement peu ou pas rentables. Ainsi, certaines entreprises ayant récemment abusé d’actions à droits de vote multiples n’ont guère été jusqu’ici des succès, à l’image de Snap ou Zynga (jeux informatiques).  A contrario, une entreprise comme Amazon s’est remarquablement développée, y compris à l’avantage de ses actionnaires, tout en respectant le principe « une action = un droit de vote ».

Il y a danger. Dernièrement, des concepteurs d’indices boursiers (MSCI, FTSE, S&P) ont pris des positions allant à l’encontre des actions d’entreprises où les actionnaires minoritaires sont trop … minoritaires. Mais, désireuses d’attirer des introductions en bourse d’envergure qui se sont récemment raréfiées, plusieurs places, comme Hong Kong, Singapour ou Londres,  refusant jusqu’ici la cotation d’actions à droits de vote multiples, pourraient dans un proche avenir revoir leur politique. Après tout, diront certains, si ces actions sont plus risquées, les marchés devraient en tenir compte en les proposant à des cours moins élevés, au moins lors de leur introduction. Or, rien n’est moins sûr ! Et si ces Bourses , et à leur suite, les concepteurs d’indices, venaient à renoncer au principe de démocratie actionnariale, cela équivaudrait à savonner une pente déjà glissante, selon nous, banalisant une pratique qui ne va pas dans le sens des intérêts des actionnaires.

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