Les entreprises ont-elles une âme ?

Martingilles Par Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président du cabinet de conseil en stratégie et management PMP

L’actualité, même en août, ne s’arrête pas pour les entreprises qui se vendent et s’achètent entre elles. Car aujourd’hui les entreprises, c’est comme les matières premières, les capitaux, les services, les produits. Oui, c’est la globalisation.

Exemple cet été, avec l’acquisition annoncée en fanfare, François Fillon s’y mettant aussi, de l’acquisition de International Power par le groupe GDF Suez.

Autre phénomène de l’époque, la transformation des entreprises. Ce terme de transformation en dit long : on « transforme » un âne en cheval de course à coups de reengeneering et de potions diverses, des méthodologies de toutes sortes. Et, bien sûr, on change, on réoriente, les stratégies ; on « bouscule les idées reçues », on le dit et on le répète : « la seule chose qui ne change pas, c’est …le changement ».

Alors, forcément, on peut se poser la question toute simple : si on peut tout transformer, tout changer, tout vendre, dans une entreprise, peut-on en déduire que les entreprises sont des corps sans identité, et, osons le dire, sans âme ?

Pourtant, inversement, imaginer une « entreprise sans âme » fait surgir de nouvelles évocations : l’entreprise sans âme, c’est celle qui ne pense qu’au fric, qui balade ses collaborateurs dans une course au profit, qui ne connaît plus ses limites, qui tolère tout d’un de ces collaborateurs, tant que ça rapporte, même si pour cela il a un peu tendance à dépasser les limites de la spéculation en trafiquant sur le front office de la banque (juste un exemple au hasard).

Et ces entreprises sans âme, on n’en veut pas non plus.

Mais alors, l’âme, ou l’identité d’une entreprise, c’est quoi ?


Je partageais cette question cette semaine, en bon consultant, avec un dirigeant d’une organisation créée en 1944, qui se posait des questions sur son repositionnement, et avait du mal à identifier précisément ce qui pourrait constituer son « identité profonde ».

Car « l’âme » de l’entreprise peut avoir une face brillante, mais aussi une face sombre.

La face brillante, c’est celle qui nous parle des valeurs, de ce qui constitue l’ADN de l’entreprise.  C’est ce qui est identifié comme un point de repère par les « stakeholders », les clients, les fournisseurs, les employés.

Par exemple, TOYOTA : c’est l’entreprise référence pour le « lean management », la gestion impeccable des flux tendus, etc..Mais c’est aussi le « Today Tomorrow Toyota », un style de vie, de management. Et puis, tout d’un coup, c’est les problèmes de qualité, les voitures à rappatrier, le scandale,…l’âme à la dérive. Ce n’est pas toujours simple. Mais ce qui sauve l’entreprise, précisément, dans ces moments de coups durs, c’est peut-être justement ces valeurs, ces comportements.

Autre exemple cet été : Apple qui se débarrasse vite fait d’un collaborateur qui a livré à des fournisseurs des secrets industriels, contre rémunération personnelle, pour les favoriser dans les appels d’offres. Là encore, le discours officiel des dirigeants a été d’en rappeler aux valeurs de l’entreprise :

« Apple vise les plus hauts standards éthiques dans notre manière de faire des affaires. Nous avons une tolérance zéro pour les comportements malhonnêtes, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise ».

Voilà la face brillante de l’identité de l’entreprise.

Et puis il y a l’autre face, forcément.

Là, on va y aller sur cette identité qui entraîne l’entreprise dans un certain narcissisme, un repli sur soi, voire de l’arrogance, qui la font doucement, mais sûrement, se décaler de plus en plus des besoins modernes. On pense à ces entreprises qui ont disparu , malgré (ou à cause ?) de ce sujet de l’identité.

Rappelons nous Moulinex, cette belle marque, belle entreprise bien française : Jean Mantelet, le moulin à légumes, le progrès au service de toutes les ménagères ; et les usines de Normandie, Alençon, Falaise, Caen, Car Moulinex, c’était le symbole de l’emploi en Normandie, on allait les « préserver ». Etc.

Et boum, la concurrence asiatique, les délocalisations, la mondialisation des produits ; finalement Moulinex disparaît, et sera reprise par son concurrent historique, SEB.

Et l’on se pose alors la question : jusqu’où l’identité ? Une aide ou un frein ?

Une histoire de cet été, encore, fait réfléchir.

L’Etat de Californie lance un appel d’offres pour une ligne de TGV entre Los Angeles et San Francisco. C’est une grosse affaire, 43 Milliards d’euros ! ça fait envie.

Les allemands, les japonais, les chinois, sont sur le coup ; et bien sûr notre champion national la SNCF.

Mais voilà, un sénateur a fait passer une loi en Californie en août pour interdire de participer à la compétition les entreprises qui n’auront pas démontré qu’elles n’ont pas participé au transport de juifs vers les camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale, en 1942 et 1943. Et voilà qu’une polémique incroyable se développe : l’entreprise française, c’est l’entreprise qui a collaboré, qui a transporté les juifs dans les fours et les chambres à gaz. Ces méchants français, il ne faut pas qu’ils fassent notre beau TGV.

Guillaume Pepy, le Président de la SNCF,  a du s’en expliquer dans les médias ; il ouvre les archives, il négocie…

Histoire incroyable où l’on voit que cette entreprise, plus de soixante ans après cette période, est rattrapée par son…identité ? Et doit rappeler que des cheminots sont aussi morts en camps de concentration.

Cette actualité est frappante.

Frappant de voir combien cette question de l’identité et de l’âme de l’entreprise revient sur le devant des préoccupations.

Non, la mondialisation, comme dans d’autres domaines, n’a pas tué les identités des entreprises, et les dirigeants s’aperçoivent  au contraire que c’est en lui accordant une attention accrue qu’ils peuvent résoudre de nombreuses questions de stratégie et de management d’aujourd’hui.

Voilà donc un bon thème à mettre à l’ordre du jour des comités de Direction et des Conseils d’Administration de la rentrée : Quelle est l’âme de notre entreprise ? Quelle est sa face brillante ? Quelle est sa face sombre ? Et comment pouvons-nous agir ?

Bonne rentrée.

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