L’inconfort du confort

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif) – Président du cabinet de conseil en stratégie et management PMP

Quand on parle de confort, pour soi, pour les autres, on
parle d’un moment agréable au coin de la cheminée, où l’on s’installe
« confortablement », les pieds au chaud ; la tête reposée. Le
confort, c’est un moment que l’on déguste.

Paradoxalement, parler de confort dans notre vie
professionnelle, c’est déjà plus suspect.

L’entrepreneur, le manager, qui est dans le confort, c’est
plutôt celui qui ne travaille pas assez, qui se la coule douce, qui est dans la
routine. Car, dans le boulot, il faut du risque, de l’inconfort, de la
compétition, de l’incertitude ; c’est d’ailleurs ce qui nous fait nous
prendre, quand ça marche bien, pour des héros. Et certains n’en finissent pas
de se représenter dans ce genre de personnage, jusqu’à tyranniser leur
entourage, et surtout leurs collaborateurs qui ne se « bougent pas
assez », qui «  traînent », c'est-à-dire presque tous.

Mais, on le sait, parfois, les héros sont fatigués.

Et l’on aime bien, alors aussi les moments confortables dans
notre vie de manager qui se prend pour un héros, ou pas, ces moments où les
clients sont sympathiques, nos collaborateurs impeccables et reconnaissants, et
nos chefs d’une bonté communicative ; ces moments on les rêve, on voudrait
les connaître tous les jours, et on est souvent déçus, non ?

C’est tout un paradoxe.

Alors, pour ne pas être ce tire-au-flanc qui tient trop à
son confort, on se dit qu’on aime l’inconfort, le risque, mais le confort, la
protection, sont parfois ailleurs.

Car le confort dans nos entreprises, parmi nos managers,
c’est aussi le conformisme : se protéger par nos certitudes, nos
habitudes, nos expertises, le discours convenu que l’on croit correspondre à
celui que doit tenir un manager, le repli vers les réflexions et l’analyse,
sans rien laisser passer des émotions, sans chercher à être original. Cette
protection, c’est cette carapace qui ne laisse rien passer, très dure et très
lisse. Ce n’est pas le même genre qu’un bon feu de cheminée, mais, finalement,
c’est la même intention.

Ainsi, ce manager qui se présente comme un héros, avec
certitudes et protections, carapace et idées reçues, capable de savoir ce qui
est bien et ce qui est mal, mieux que tout le monde,  il est beaucoup plus dans ce confort –
conformisme qu’il ne le croit. Et peut-être plus en danger qu’il ne l’imagine.

Dans le livre de la Genèse, ce mode de conscience est
représenté par l’arbre de la connaissance du bien et du mal, responsable de
notre chute.

Cet arbre de la connaissance, c’est celui de la connaissance
que Jean-Yves Leloup (voir son livre «  La montagne dans l’océan »)
appelle «  la connaissance égocentrée » : je me pose en quelque
sorte moi-même comme juge de qui est bien et de ce qui ne l’est pas ; je
vois toutes choses par rapport à moi.  Le
monde confortable auquel j’aspire, même en rêve, c’est celui où je suis au
centre, mon ego est au centre, et tout le monde autour de moi m’aime et me rend
la vie agréable, leur amour me donnant ce que j’appelle de
« l’énergie ».

En fait cette énergie elle est dépensée à vivre constamment
sur la défensive, car dire «  cela me plaît, cela ne me plaît pas »
correspond à une attitude de crainte ; cette crainte de l’ego qui lutte
continuellement pour se défendre. C’est cette peur qui nous conduit à se
replier sur soi, à nous enfermer dans ce cocon égotique, cette carapace, ces
convictions, qui nous étouffent comme l’armure du chevalier à l’armure
rouillée.

Pire, nous pouvons, dans cette attitude, faire de nous, je
cite encore Jean-Yves Leloup, un « mendiant » : mendiant car
nous avons sans cesse besoin des autres, nous n’arrêtons pas de demander aux
autres : des collaborateurs qui disent merci, des chefs qui nous aiment,
des clients qui nous adorent…Nous pensons qu’il est impossible de donner tant
que nous n’avons pas reçu. Et nous sommes toujours déçus, nous n’avons jamais
assez reçu : notre père et notre mère ne nous ont jamais
« assez » aimés, nous sommes toujours en manque.

Finalement, ce confort, cette forme de confort – protection-
conformisme, elle est plus inconfortable qu’elle n’en a l’air, non ?

Alors, comment s’en sortir ?

Peut-être déjà en se disant que c’est possible !
Jean-Yves Leloup parle de « réveiller en nous cette foi », et de cet
acte de courage, cette confiance qui suppose que le fonctionnement de l’ego
n’est pas le seul possible, que l’on n’est pas obligé d’avoir peur, de se
protéger, de toujours chercher et vouloir avoir plus.

C’est l’attitude représentée par l’Arbre de Vie de la
Genèse, l’arbre de la connaissance « théocentrée » : je vois les
choses non par rapport à moi, mais par rapport à l’Être, que cela me plaise ou
non. L’Être fait être cela, le moi n’a pas à intervenir comme juge de ce qui
est bien et de ce qui est mal.

Il s’agit d’éveiller cette générosité fondamentale de notre
être qui, si nous restons dans l’attitude de « mendiant », ne peut
s’exprimer.

Cela concerne, forcément, notre responsabilité, notre
rapport au monde ; soit nous restons dans l’excès, dans le jugement, soit
nous devenons capables de voir les choses agréables et désagréables avec un
esprit « méditatif », avec compassion.

Cette compassion elle nécessite de trouver les qualités,
entre autres, de bienveillance, de patience, et d’énergie, mais une autre forme
d’énergie. Non pas cette énergie de la force que l’on veut montrer aux autres,
cette énergie de l’intelligence que l’on veut montrer aux autres car on n’en
est pas sûr ; Non, il s’agit de cette énergie que l’on sent en soi et que
l’on n’a pas besoin de montrer.

Pas toujours facile.

C’est sûrement une situation d’inconfort, mais un inconfort…confortable,
parce que le sens,  le cap sont le guide
pour tous.

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