Moi plus tard je serai grand patron

Par Alain Fernandez (contributeur) – Consultant indépendant

– Et toi que veux tu faire plus tard ?

– Grand patron Msieur. S'il faut bosser autant que ce soit pour des pépètes, pas pour des clopinettes…

– Dis moi Zazie que veux-tu faire plus tard ?

– Moi, je veux être institutrice…

– C'est un beau métier et pourquoi veux-tu être institutrice ?

– "Pour faire chier les mômes, ceux qu'auront mon âge dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans, toujours des gosses à emmerder. Je leur ferai lécher le parquet, je leur ferai manger l'éponge du tableau noir. Je leur enfoncerai des compas dans le derrière. Je leur botterai les fesses. Parce que je porterai des bottes. En hiver. Hautes comme ça. Avec des grands éperons pour leur larder la chair du derche.

Et puis si je ne suis pas institutrice, et bien je serai astronaute pour aller faire chier les martiens…"(1)

– Et toi Marc, que veux-tu faire plus tard ?

– Et bien  moi  je serai militaire !

– A bon et pourquoi ?

– Et bien si les socialistes passent on pourra à nouveau faire chier les jeunes.

– Bon. Et toi Pierre?

– Moi je serai grand patron.

– Prof:  Et toi aussi tu as l'intention de faire chier quelqu'un ?

– Elève:  Oh bien sûr  les employés, mais c'est pas pour cela que je veux être grand patron.

– P:  C'est pourquoi alors ?

– E:  C'est pour les pépètes.

– P:  Les pépètes ?

– E:  Ben oui les pépètes, mon père il voudrait que je sois ingénieur…

– P:  Ca c'est un beau métier…

– E:  Oui mais enfin me faire chier à faire 5 ans d'études  après le bac pour plafonner à 2700 euros merci

– P:  Mais c'est bien 2700 euros, rends-toi compte  le Smic n'est qu'à 1200 euros

– E: Oh même moins que ça Monsieur, Regardez ma mère elle bosse à temps partiel comme caissière elle n'a qu'un bout de smic mais sa journée est quand même bousillée.

– P:  Mais bon tu sais combien gagne un grand  patron ?

– E:  Oh oui je l'ai lu chez le dentiste dans l'Express  en cherchant la page des bandes dessinées :  2,2 millions d’Euros en moyenne.

– P:  Mais tu ne te rends pas compte, il travaille  énormément  et puis il y a les risques…

– E: Oh pour travailler, mon père il se lève à 5 h du matin et rentre à 8h le soir, à 10 h il est déjà au lit pour avoir au moins ses 7 heures de sommeil et le week-end il bricole à droite à gauche pour gagner un peu plus de pognon. Je ne sais pas combien de temps il bosse le grand patron mais je ne vois pas comment il peut travailler plus que ça.

– P:  Oui mais il y a la prise de risque …

– E: Oh ça c'est pour endormir le petit peuple. Le seul risque qu'il peut prendre c'est de planter la boîte et ce n'est pas lui qui se retrouvera sur le carreau mais comme dit mon père, la quantité de pôv pekins que l'on dégagera en disant que c'est de leur faute, que c’est leur smic trop élevé qui coûte à l'entreprise… Je connais la musique on ne me la fait pas…

– P:  Il n'y a pas que cela, un bon patron est aussi un manager de talent, un véritable stratège qui fait les bons choix lorsque personne d'autre n'y croit… Enfin, c'est ce que l'on dit et quand c'est un bon en tout cas. Même s'il est vrai qu'ils sont loin d'être tous bons

– E:  D'accord Monsieur, mais pourquoi un tel écart de revenu ?  Ce n'est qu'un humain non ?  – P: Bonne question, d'ailleurs on va attaquer l’heure de calcul avec un petit exercice. Passe au tableau et montre-nous si tu es fort en arithmétique :

Sachant qu'un patron gagne 2,2 millions d'Euros par an, calculez combien cela représente d'années de travail d'un ingénieur payé 2700 Euros par mois, puis vous effectuerez le même calcul pour un salarié payé au salaire minimum soit 1200 Euros par mois.

E:  Facile Monsieur… je pose un je retiens deux…

Voilà :  2200000/12/2700 = 67,9 soit 68 ans pour l'ingénieur

et 2200000/12/1200 = 152,7 soit 153 ans pour l'employé payé au Smic – P: Remarquez que 2,2 millions d'Euros n'est qu'une moyenne et que les mieux lotis touchent le double de ce montant sans compter les primes exceptionnelles.

Deuxième question : Sachant  que pour 2005 on relève cette somme versée à un grand patron : 12,9 millions de primes exceptionnelles représentant 3 fois le salaire annuel. Combien d'ingénieurs aurait-on pu embaucher et rémunérer avec le même montant ? On n'oubliera pas d'intégrer dans le calcul, le salaire annuel hors primes.

– E:  Facile Monsieur …

12,9M+4,3M=17,2M/2700/12= 530 ingénieurs   

17,2M/1200/12= 1194 salariés au salaire minimum – P:  Très bien. On poursuit. Troisième question.

Sachant qu'un grand patron avant de se faire embaucher, a su négocier un parachute doré composé d'une prime de licenciement, de stocks options et de la garantie d'une retraite le cas échéant, un capital versé même lorsque son action s'avère un échec sur toute la ligne, combien d'années de travail d'un salarié représente 250 millions d'Euros de stocks  option garantis ?

– E:  Maintenant on a bien compris Monsieur…

7716 ans pour un ingénieur et 17361 ans pour un smicard.

– P: Remarquez que pour épargner la même somme, l’ingénieur aurait dû commencer à exercer sa profession bien bien avant que les premières pyramides d’Egypte ne sortent du sable, quant au smicard…

Plus parlant peut-être : cette rémunération obscène comme disait Warren Buffet, représente les salaires de 385 ingénieurs ou de 868 salariés au minimum assurés pendant 20 ans …qui durant cette longue période ne seront pas payés à ne rien faire mais créeront de la valeur. En question subsidiaire, ne devrait-on pas aussi se poser la question bien plus globale de la légitime propriété des plus-values réalisées ? Sans s'attarder trop longuement sur le cas Vinci, qui, loin d'être une exception, n'est que la partie émergeante d'un système et fait simplement l'actualité de la semaine, les plus-values réalisées par une entreprise ne sont-elles pas quelque part la propriété de ceux qui les réalisent, salariés et sous-traitants ?

Je vous laisse finir les calculs, les élèves sont maintenant sortis en récrée…

A plus tard…

(1) Raymond Queneau, Zazie dans le métro bien sûr… L'image est tirée de la pochette du DVD du film de Louis Malle

(2) Cette seconde partie me fait pensé à “interrogations écrites” de Gilbert Lafaille Mais malheureusement  je n’ai pas trouvé le texte de la première version sur le net pour le mettre en lien… les sources :

INSEE  Les salaires par métiers 2005

INSEE Indicateurs : le SMIC

L'Express du 18 juillet 2005

Le Figaro du 1er Juin 2006

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