« Petite chronique boursière » : La contre-connaissance

Vincent_colot
Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Depuis que les gens ne croient plus en Dieu, le problème n’est pas
qu’ils ne croient plus en rien mais qu’ils sont prêts à croire n’importe quoi
… En dehors de tout débat sur la religion ou la laïcité (!), cette maxime de
l’écrivain britannique G.K. Chesterton pourrait également s’appliquer à la
finance. Cela reviendrait à dire : depuis que les petits investisseurs ne
croient plus leurs conseillers financiers, les rumeurs et les martingales de
toutes sortes ont de plus en plus raison de leur sens critique.

C’est clair : le conseiller financier traditionnel (le plus
souvent, le banquier) n’a plus la cote. Il y a 10 ans, il encourageait les
investisseurs à investir dans les télécoms et la haute technologie. Et puis la
bulle spéculative a éclaté avec les dégâts que l’on connaît. Aujourd’hui, il ne
peut que constater le désastre économique et boursier laissé dans le sillage de
la crise des « subprimes », crise qui provient d’abord et avant tout
de l’aveuglement des milieux financiers eux-mêmes. Et il faudrait encore faire
confiance à de tels « experts » ?

Convenons-en : un banquier, qui a généralement plus souvent en
tête l’intérêt de son entreprise que celui de ses clients, n’est pas le
conseiller idéal. Ce qui laisse l’investisseur dans une position inconfortable
et paradoxale. Grâce à l’Internet et à la globalisation de la finance, il n’a
en effet jamais eu autant de liberté pour investir. Mais s’il dispose d’une
palette de possibilités inégalée, il n’a généralement pas les connaissances
nécessaires pour les utiliser à bon escient.

La question se repose donc : à qui l’investisseur, en quête de
boussole, peut-il se fier pour prendre de bonnes décisions ?
Malheureusement, dans le grand capharnaüm informationnel qu’est l’Internet, il
est directement jeté en pâture aux charlatans et escrocs en tous genres. Un peu
comme des malades tombés sous l’influence de dangereux rebouteux. C’est une
conséquence directe du déclin des élites traditionnelles. Au-delà des vitrines diaboliquement
séduisantes de ceux qui promettent des gains faramineux et rapides, se
développent également des sites qui fleurent bon le Web 2.0, très à la mode. En
gros, le principe est le suivant : les investisseurs aident les
investisseurs. So far, so good, serait-on tenté de dire. Mais quel est le
niveau exact de ces investisseurs ? Des investisseurs
« ignorants » deviennent-ils subitement géniaux dès qu’ils se
regroupent ? Certes, certains sites fournissent des indicateurs de
performance de ces « analystes » amateurs. Mais sont-ils suffisamment
fiables que pour servir de base à des décisions d’investissement ? Quelles
ont été les parts de chance et d’expertise dans telle ou telle
performance ? Quant aux forums de discussion spécialisés sur le sujet, il
suffit d’y avoir promené une ou deux fois sa souris pour vite conclure à leur
totale vacuité.

Face à cette « contre-connaissance », la science apparaît
comme LA solution. Mais suffit-il de suivre les préceptes des professeurs de
finance pour bien investir ? Une démarche scientifique rigoureusement
observée ne risque-t-elle pas de se transformer en dérive scientiste ?
Soyons ici une nouvelle fois très clair : si la science peut alimenter la
réflexion, elle ne peut en aucun cas constituer une réponse totalement
satisfaisante aux besoins des investisseurs. Ne serait-ce que parce que la
science financière est encore bien jeune (une cinquantaine d’années) :
aujourd’hui encore, les théoriciens sont loin de s’accorder sur tout, même
quant à l’essentiel de leur discipline. Par exemple, oui ou non, les marchés
financiers sont-ils, au moins la plupart du temps, efficients (dans le sens où
ils incorporeraient correctement toute l’information disponible) ?

En conclusion, la tâche de l’investisseur devrait rester, pour un
bon bout de temps encore, bien délicate. Il doit échapper aux sirènes
commerciales de son banquier, éviter les pièges des charlatans et ne pas
prendre pour argent comptant (!) les avancées académiques. Son premier travail
consiste à bien se connaître lui-même (« quel risque pour quel espoir de
rendement suis-je prêt à accepter ?»). Ensuite, progressivement, il se
jettera, en solo ou en choisissant des partenaires dont il aura validé les
connaissances, dans des eaux boursières souvent troubles pour y acquérir de
l’expérience : capitaliser sur les succès et tirer les leçons des échecs
demeure la seule voie possible à moyen et long terme.

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