« Petite chronique boursière » : Affaires et sentiments ne font pas bon ménage

Vincent_colot
Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Que n’apprend-on pas comme bêtises sur les bancs de
l’université !

Le cours de Bourse d’une action serait ainsi fonction des
fondamentaux de l’entreprise, notamment des bénéfices futurs dégagés par
l’entreprise, avec une partie de ceux-ci redistribuée sous forme de dividendes
et une autre partie réinvestie dans la maintenance et la croissance de
l’entreprise. Bien entendu, les investisseurs boursiers sont censés anticiper
ces futurs résultats, non pas sur la foi d’une boule de cristal infaillible
mais en se basant le plus rationnellement possible sur l’information disponible
et en s’adaptant aux changements de cette information. « Le plus
rationnellement possible » : ces quelques mots sont à la base même de
l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, ce sacro-saint principe qui a
dicté la majeure partie de la recherche académique des 40 dernières années.

Mais, au fur et à mesure des travaux récents des chercheurs, les
dogmes, s’ils ne tombent pas, commencent à s’effriter sérieusement. C’est ainsi
que Richard Sloan et Reuven LeHavy, deux Américains, ont abouti en 2005 à la
curieuse conclusion suivante : bien plus qu’à l’annonce des résultats ou
encore aux révisions bénéficiaires par les analystes financiers, les cours des
actions sont principalement (à quelque 70% en moyenne) sensibles aux
changements de ce qu’ils appellent la « reconnaissance par les
investisseurs » (en anglais : « investor recognition »).
Kekseksa ? Cette reconnaissance est, en quelque sorte, le sentiment
général qui entoure une action et elle peut se quantifier, à tout moment
t, par le nombre d’investisseurs institutionnels qui possèdent alors cette
action. Plus les investisseurs s’amourachent en grand nombre d’une action et
plus le cours de cette action va monter. A l’inverse, au fur et à mesure où ces
gros investisseurs vont déserter le navire, le cours de l’action retombera. La
rationalité n’a donc pas grand-chose à y voir, sauf si vous considérez que le
sentiment est d’abord affaire de calcul. (Pour ma part, je préfère réserver mes
élans amoureux aux jolies brunes aux yeux noisette. Mais chacun fait comme il
veut.)

Et ce qui vaut pour les actions individuelles est également vrai
pour les marchés boursiers dans leur ensemble. Dans un papier encore plus
récent (2010), Jae Kim, Kian-Ping Lim et Abul Shamsuddin, des chercheurs
australiens, ont décortiqué un siècle de rendements boursiers américains. En se
posant la question de la prédictabilité de ces rendements, ils se sont aperçu
de ce qu’il n’était pas d’une grande utilité de prévoir les fondamentaux
économiques avant de décider d’un investissement, notamment quand la situation
est favorable ou en plein cœur d’un krach. Par contre, en période de crise
économique et politique, les investisseurs peuvent tirer profit des réactions
exagérées (à la baisse) qui viennent le plus souvent de survenir pour se
positionner avantageusement (avec donc, un bon espoir d’avoir raison).

Qu’en retenir ?

Un peu à l’instar d’un mouvement sinusoïdal, les rendements
boursiers fluctuent autour d’une tendance qui représente les fondamentaux des
entreprises, des secteurs ou des économies. Cela signifie que, plus souvent
qu’à leur tour, les cours boursiers sont en décalage de leurs valeurs
fondamentales : ils sont dès lors ou trop chers ou trop bon marché. Pour
le déterminer, on peut bien entendu se lancer dans des calculs plus ou moins
savants. Mais, la plupart du temps, sentir l’ambiance boursière du moment
constituera déjà une bonne approximation. Si une entreprise, un secteur ou un
pays reçoivent les faveurs d’une pléthore d’analystes et d’investisseurs, alors
attention danger : les bons rendements sont sans doute déjà passés et l’avenir
n’annonce rien de bon ; à l’inverse, un actif financier délaissé ou
massacré peut espérer de meilleurs jours et donc faire la bonne fortune de
celui qui y aura cru contre la « populace » de la profession. En
corollaire, ajoutons que les actions qui se retrouvent dans les grands indices
boursiers (CAC 40, S&P 500, DAX 30, etc.), puisqu’elles sont le plus
souvent populaires auprès des investisseurs institutionnels, sont rarement en
position d’offrir des rendements intéressants à ceux qui y jetteraient leur
dévolu. Plus juteuses sont donc les actions moins connues qui sont seulement sur
le point d’
intéresser ces gros investisseurs. Encore faut-il pouvoir y
discerner les catalyseurs en œuvre qui justifieront dans quelque temps cet
intérêt initial et ensuite le renforcement de cet intérêt. Mais cela, c’est
déjà une autre histoire.

Références des études citées :

Richard Sloan et Reuven LeHavy, « Investor Recognition and
Stock Returns », 2005.

Jae H. Kim, Kian-Ping Lim et Abul Shamsuddin, « Stock Return Predictability
and the Adaptative Markets Hypothesis : Evidence from Century-long U.S.
Data », 2010.  

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