« Petite chronique boursière  » – Bonne nouvelle : l’Oracle ne répond (presque) plus

« Petite chronique boursière  » – Bonne nouvelle : l’Oracle ne répond (presque) plus

Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Le week-end dernier, l’assemblée générale de Berkshire Hathaway, la holding de Warren Buffett, a donné lieu à un exercice inhabituel d’humilité de la part de celui qui est pourtant surnommé l’Oracle d’Omaha. Jamais sans doute, depuis que se tient ce traditionnel Woodstock des capitalistes, le célèbre investisseur n’aura-t-il autant avoué son ignorance face à une situation inédite. “Je ne sais pas” a ainsi régulièrement émaillé son discours et les réponses aux questions de l’assemblée. Face à la perte de quelque 50 milliards de dollars subie au cours du premier trimestre de cette année, Warren a même reconnu s’être trompé, notamment quant à ses participations dans des compagnies aériennes.

Ce fut sans doute une déception pour de nombreux investisseurs qui restent à l’affût des analyses et des recommandations de Buffett et de son complice Charlie Munger (absent pour l’occasion). Après tout, lors de la précédente grande crise boursière, celle de 2008/9, Buffett s’était offert des encarts dans la presse pour appeler les investisseurs au patriotisme, usant d’une de ses formules favorites : “C’est lorsqu’il y a des soldes que se font les meilleures affaires”.  Certes, cette fois encore, il insiste sur la confiance qu’il garde dans le système économique américain et conseille de ne jamais miser contre son pays “qui en a vu d’autres”. Mais cette conviction, il ne la défend désormais qu’à très long terme. En particulier, il reconnaît ne pas y voir très clair quant à l’évolution économique et politique (et donc boursière) à court et moyen terme. Attention : il n’est ni pessimiste ni optimiste. Il se veut plutôt réaliste face à un champ très large de scénarios envisageables, certains pouvant être, il est vrai, très négatifs. Et dans ce contexte de grande incertitude, il ne voit pas d’urgence à prendre des risques en Bourse qu’il ne considère pas comme spécifiquement bon marché. Il justifie même de garder une large position de cash, dans son cas de l’ordre de 137 milliards de dollars.

Au début de mon parcours d’analyste financier (et d’investisseur), à savoir dans la première moitié des années 90, une telle modestie affichée par un des “gourous” n’aurait pas été comprise, voire n’aurait pas été acceptée par les “fans”. C’était alors l’époque des gérants superstars dont les photos garnissaient régulièrement les unes des publications spécialisées. Tout le monde voulait croire que certains possédaient une “vista” supérieure et qu’en les imitant, il était possible de décrocher la martingale, fût-ce dans des proportions limitées (en fonction de sa mise de départ). Même s’il s’est plutôt abstenu d’en faire trop sur un plan médiatique (comparativement à d’autres, pourtant moins brillants), Warren Buffett était déjà une des stars de cette époque. Et si Oncle Warren reste une figure éminemment respectée du monde financier, force est de reconnaître que les temps ont changé. Aux deux dernières décennies du XXe siècle, durant lesquelles certains investisseurs n’ont dû leur succès qu’à la chance ou à une prise de risque supérieure dans un contexte favorable à une telle stratégie, ont succédé les deux premières décennies du XXIe siècle jalonnées de bulles et de crises, difficiles à circonscrire et donc à anticiper. L’information est désormais partout mais la connaissance est rare.

Buffett n’a plus rien à prouver. La pression médiatique n’a pas ou plus d’effet sur lui. La longévité de sa crédibilité, il la doit d’ailleurs à n’avoir souvent pas dit ce que la majorité des autres disaient au même moment. C’est en homme libre qu’il avoue aujourd’hui ses limites dans un contexte qui n’a pas d’équivalent historique. Et c’est à ce prix qu’il peut paradoxalement rester une référence pour les investisseurs. Et particulièrement pour les investisseurs débutants. Car il ne s’agit pas de copier le portefeuille de tel ou tel selon leurs succès passés. Investir, c’est d’abord se livrer à une introspection. A partir de son propre tempérament (qui n’évolue guère avec le temps, quoi qu’on en dise) et sur la base d’un raisonnement stratégique (qui, lui, peut s’enrichir avec l’expérience ou la réflexion), l’investisseur doit développer une aptitude qui lui est propre et qu’il maintiendra, contre vents et marées, tant qu’il n’aura pas de raison valable d’en changer. Dans les moments où la visibilité se réduit et où il ne peut pas appliquer sa grille d’analyse habituelle, il aura bien raison de botter en touche en restant prudent (conserver du cash, même s’il ne rapporte rien) plutôt que de se lancer sur des sentiers hasardeux (spéculer à la petite semaine). Bref, il aura bien raison de suivre ainsi l’exemple d’un certain … Warren Buffett.

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