« Petite chronique boursière  » : La Russie ? Vraiment ? Oui mais pas n’importe comment …

Vincent_colot Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Est-il pertinent d’investir sous l’angle de la géographie ? Devez-vous vous laisser tenter par des actions parce qu’elles sont américaines, britanniques ou encore brésiliennes ?

Dans le guide pratique « Investir en Bourse : Pour une stratégie gagnante à la portée de tous » que j’ai co-écrit avec mon collègue Pierre Samain en 2004 (déjà ! grrrrrrr), je conseillais aux investisseurs de ne pas trop s’attarder sur la localisation géographique d’une entreprise (hormis le cas des pays émergents que je traitais à part étant donné les risques spécifiques qu’ils présentaient). Aujourd’hui, je suis prêt à relativiser cette position. Certes, ne jouez pas à Madame Soleil pour déterminer si tel pays ou si tel bloc régional à plus de chances qu’un autre de connaître à l’avenir une bonne croissance économique. Mais dans le double contexte géo-économique et géo-politique actuellement assez perturbé, il peut s’avérer payant d’investir « ici » plutôt que « là ».

Et voici où intervient la Russie …

Alors qu’à la chute du mur de Berlin, certains nous prédisaient la fin de l’Histoire (avec la victoire définitive d’un libéralisme triomphant et vertueux), la réalité fut tout autre au cours du dernier quart de siècle. Crises financières et tensions diplomatiques n’ont pas été rares. Aujourd’hui, nous sommes en présence de l’intéressant cas de la crise ukrainienne. Pour préserver ce qu’il considère comme sa sphère d’influence, Vladimir Poutine joue de ses muscles pour impressionner un Occident qui hésite sur le comportement à adopter. Avec les bruits de bottes mais aussi les rumeurs de sanctions susceptibles de frapper Moscou, l’incertitude s’empare des marchés. Et la Bourse russe chute. (Ne parlons pas ici de la Bourse ukrainienne qui est négligeable).

La Russie constitue-t-elle pour autant une opportunité pour les investisseurs ? Parmi les ratios classiques de valorisation pour tenter d’apporter une réponse à cette question, j’ai une préférence pour le rapport Cours/Bénéfice des actions cotées, tel que corrigé pour le cycle économique. C’est le fameux CAPE (« Cyclically-Adjusted Price/Earnings ») qui prend en compte une moyenne sur 10 ans des bénéfices (passés) des entreprises. Pour la Bourse russe, ce ratio est actuellement à 6. Par comparaison, précisons que la Bouse américaine est à 25 et la Bourse française à 14. Or, on peut considérer qu’une valeur inférieure à 10 est généralement le signe d’un marché sous-valorisé et une valeur inférieure à 7, une opportunité quasi-historique.

Bien entendu, malgré cette « évidence » chiffrée, l’investisseur devra se faire violence avant d’engager son épargne dans un tel investissement. Primo, il devra surmonter la peur qui a précisément poussé le cours des actions aussi bas. Secundo,  il s’agira pour lui de ne pas trop s’attarder sur les prévisions (forcément) cataclysmiques que les analystes vont pondre au sujet des conséquences de l’obstination poutinienne sur l’économie de son pays.

Une fois, cette violence psychologique passée, il reste encore à déterminer comment investir face à ce genre de situation.

D’une part, est-il raisonnable de rechercher, au sein du marché russe, les valeurs les plus décotées et se concentrer sur l’une ou l’autre de celles-ci ? Non, je vous le déconseille fortement : les actions les plus décotées dans un marché lui-même décoté sont probablement des actions (beaucoup) trop risquées que pour y investir isolément : la crise pourrait durer plus longtemps que ce que supporterait la solvabilité de ces entreprises. Il vaut donc mieux investir en Russie via un fonds de placement ou un tracker (ETF). Par exemple, le Market Vectors Russia (RSX), coté sur la Bourse américaine.

D’autre part, dans le cadre d’une stratégie ciblant les marchés décotés par la peur, une certaine diversification ne serait-elle pas judicieuse ? Absolument. Même si l’investisseur est prêt à s’armer de patience (peut-être plusieurs années) avant de récolter le fruit de son audace russe, il n’est pas à l’abri d’une surprise, à savoir une nouvelle sévère détérioration de la situation au gré des événements. De plus, l’économie russe souffre toujours de faiblesses structurelles qui ne s’atténueront qu’avec le temps (faible respect des droits de propriété, gouvernance d’entreprise déficiente, …). Dès lors, le mieux est de ne pas se limiter à un seul marché gravement décoté mais à se constituer un petit portefeuille de ces marchés. Sur la base de chiffres récents, nous avons la Grèce (CAPE de 3,8), la Russie (CAPE de 6), l’Irlande (CAPE de 7,2), l’Argentine (CAPE de 7,4) et l’Italie (CAPE de 8,6).

Et voilà le travail … Laissez mijoter à feu doux quelques années (du moins tant que ces CAPE ne dépassent pas 15, niveau considéré comme un bon seuil pour un marché correctement valorisé) : au fur et à mesure où la peur quittera ces Bourses à problèmes, les cours des actions se relèveront. A la clé, probablement (eh oui, rien n’est jamais certain en ce bas monde), plusieurs dizaines de pourcents de rendement pour celui qui aura ainsi anticipé !

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