« Petite chronique boursière  » : Le grand flou

Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Vous êtes actionnaire de quelques fleurons du CAC40 ou d’autres indices internationaux ; vous avez eu quelques sueurs froides lors du grand plongeon boursier du mois de mars ; vous avez été partiellement soulagé de constater que les Bourses avaient réussi à se stabiliser et même à regagner quelques plumes.

Mais toute angoisse n’a pas disparu pour autant. Pour une raison très simple : jusque ce derniers jours, vous manquiez cruellement d’informations pertinentes. Alleluia ! Après les premières semaines de crise sanitaire au cours desquelles beaucoup d’entreprises avaient réduit ou annulé leurs dividendes (au titre de 2019) et/ou avaient suspendu leurs prévisions bénéficiaires (de 2020), les annonces de chiffres d’affaires et résultats du premier trimestre allaient enfin donner des indications sur l’état de santé des entreprises et lever le voile sur leurs perspectives à court et moyen terme.

Malheureusement, au terme d’une semaine riche en publications trimestrielles, vous n’êtes probablement guère plus avancé. Même si la crise laisse déjà des traces, rares sont les entreprises qui osent s’avancer sur l’état de leurs affaires au-delà du trimestre en cours. Il y a des espoirs, des inquiétudes, des motifs de statisfaction …. En bref, beaucoup de communication mais rien de bien concret. Et lorsqu’elles font mine de s’engager, c’est à très long terme et assez vague (objectif 2030 de développement durable pour Danone, par exemple).

Qu’à cela ne tienne, les investisseurs devraient pouvoir se reporter utilement sur le travail consciencieux des analystes financiers. Après tout, c’est leur métier ! Pas si sûr ! Enfin, bien entendu, c’est leur métier (même si, pour la plupart, ce n’est qu’un emploi). Mais devez-vous leur accorder votre confiance ? Car leurs prévisions sont très diverses, à un point tel que les estimations moyennes de bénéfices par action 2020 et 2021, très peu consensuelles, perdent une large part de leur pertinence. Confrontés au mutisme des entreprises et à des prévisions macro-économiques elles-mêmes très divergentes selon les sources, les analystes ne peuvent pas faire de miracles. Eh oui, la situation est inédite, même si on la circonscrit aux dossiers les plus brûlants :

  • une pandémie d’une gravité plus vue depuis la grippe espagnole de 1918 ;
  • une récession économique lourde dont on ne devine qu’à peine les contours et qui s’aggrave au fil des jours de confinement ;
  • un choc pétrolier majeur : les producteurs vont jusqu’à vous payer pour les débarasser de leurs barils ;
  • une expérimentation monétaire jamais vue avec des interventions massives des banques centrales.

Dans une situation de cette nature, il n’y a en effet rien d’étonnant à ce que les analystes financiers se perdent en conjectures. Peu habitués à l’exercice d’humilité qui voudrait qu’ils acceptent leur ignorance, et n’ayant, pour beaucoup d’entre eux, pas rencontré professionnellement de crise majeure (il y a beaucoup de jeunes), ils se laissent malheureusement guidés par leurs préjugés et leur tempérament. Autant de biais qui faussent leur jugement.

Dès lors, quelle attitude adopter pour l’investisseur qui fait le pari des actions individuelles ?

Être prudent : garder des cartouches (à savoir du cash) pour profiter des soubresauts ultérieurs et n’approcher qu’en toute connaissance de cause les dossiers les plus risqués (notamment les actions d’entreprises très endettées). Inutile d’être frileux pour autant : investir en actions individuelles a toujours été risqué et les périodes de baisse dont partie du “jeu”. Une action à un prix intéressant peut toujours être achetée ou conservée.

Ensuite, profiter de la séquence actuelle pour relativiser l’importance des prévisions bénéficiaires de très court terme, trop présentes dans les médias spécialisés. Si la publication des chiffres peut être source de volatilité momentanée, leur impact sur la valeur d’une action reste généralement minime. Le spéculateur y perdra plus souvent qu’à son tour. L’investisseur habile, lui, y cherchera des éléments relevant d’une tendance plus profonde (affaiblissement concurrentiel, dégradation de la solvabilité, …) venant confirmer ou infirmer son opinion sur l’action.

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