« Petite chronique boursière  » : Les nouveaux Maîtres de l’Univers

Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Il y a une trentaine d’années, le regretté Tom Wolfe décrivait dans son roman “Le bûcher des vanités” les turpitudes d’un golden boy new-yorkais, trader obligataire, qui se considérait comme un des “Maîtres de l’Univers”. La finance américaine était (déjà) toute puissante et les courtiers en obligations brassaient des milliards de dollars.

Il y eut ensuite, comme chacun le sait, les bulles, d’abord technologique et puis immobilière, qui ont également auréolé, pour un temps, ceux qui étaient alors aux manettes de ces secteurs, d’une aura de gloire.

Et aujourd’hui ? Qui sont les Maîtres de l’Univers de notre époque ? Vous ne pensez certainement pas à eux. Vous ne les connaissez peut-être même pas. Mais les fournisseurs d’indices, comme MSCI, S&P Global ou FTSE Russell, comptent parmi les grands gagnants de la dernière décennie à Wall Street.

Si “index fund” (fonds indicé) ou “stock market index” (indice boursier) ont des entrées spécifiques sur Wikipedia, il n’en va pas de même pour “index providers” (fournisseurs d’indices). Sans doute le signe que, malgré la puissance de ces intervenants, ils parviennent encore à échapper à la médiatisation et à opérer tranquillement (et très rentablement !) dans l’ombre.

Leur fonction ? Créer les indices (boursiers) qui serviront notamment de base à la constitution et à la commercialisation de fonds indicés (les fameux trackers ou ETFs). Ces derniers, qui offrent des avantages de coûts, de diversification et de simplicité aux investisseurs, sont en plein boom. Contrairement aux fonds dits de “gestion active”, généralement (nettement) plus chers et, largement de ce fait, moins performants dans la durée. Oh, ne l’oublions pas, même ces fonds actifs recourent à des indices (le plus souvent opportunément choisis) en tant que base de comparaison pour leurs performances.

Voilà pour la vue d’ensemble. Il reste à comprendre pourquoi créer et fournir des indices revêt une telle importance stratégique. C’est précisément parce que les investisseurs recourent de plus en plus aux fonds indicés (ou quasi-indicés) que les fournisseurs d’indices font pour ainis dire la pluie et le beau temps sur les marchés. La composition d’un indice (ou sa modification) entraîne des mouvements de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de milliards de dollars sur les marchés. A cela se mêlent parfois des enjeux géopolitiques lorsqu’il s’agit de décider si tel ou tel pays doit intégrer, par exemple, la catégorie des marchés émergents ou celle des marchés dits “frontières” (à savoir à un stade de développement jugé encore trop peu avancé et donc davantage risqué). Pensons ici à des pays comme el Pérou ou le Vietnam. Et c’est sans parler des encore bien plus épineux débats qui ont entouré depuis plusieurs années l’inclusion ou non de la Chine dans les indices mondiaux. Enfin, certes souvent à la demande des gestionnaires de fonds, de nouveaux indices plus spécifiques et plus perfectionnés (au-delà des grandes catégories géographiques et sectorielles) sont constamment créés de façon à justifier des frais plus élevés devant les investisseurs.

Le danger est que toute cette activité n’est pas régulée et reste en grande partie opaque. C’est un peu comme la toujours mystérieuse formule d’un célèbre soda brun américain (vous voyez lequel ?). Pour l’investisseur, il n’est pas toujours facile de comprendre dans quoi il investit exactement. Comment serait, par exemple, composé un fonds qui suivrait un indice d’actions technologiques mondiales de qualité et avec un haut rendement sur dividende ? Qu’est-il entendu exactement par “technologie” ? “Actions mondiales” signifie-t-il que tous les pays sont (potentiellement, réellement ?) représentés ? Quels sont les critères précis utilisés pour définir la qualité ? Et à partir de quel niveau un rendement sur dividende est-il considéré comme élevé (par rapport au secteur considéré, par rapport à une moyenne mondiale) ? La comparaison entre indices a priori similaires mais émanant de fournisseurs différents est également particulièrement ardue.

Attention ! Le propos de cette chronique n’est pas de vous dégoûter des fonds indicés. A bien des égards, ce sont les meilleurs produits financiers à ce jour pour vous constituer un portefeuille diversifié correspondant à votre profil de risque et à vos objectifs financiers. Et j’ajouterai qu’il n’est pas du tout ridicule d’envisager certaines alternatives “smart” (basée sur certains facteurs identifiés comme générateurs des rendements à long terme), quitte à payer un peu plus cher. Veillez malgré tout à ne pas vous enthousiasmer pour des produits présentés comme “miracles”.

Mais, précisément, tout comme il n’est pas raisonnable de laisser le destin d’une économie aux seuls économistes, il en va de même dans le monde des indices. Car même pour ceux qui semblent les plus basiques (comme le S&P 500 américain, par exemple), il n’existe pas d’objectivité. Les concepteurs de ces indices font largement ce qu’ils veulent. Leur méthodologie “évolue” d’ailleurs régulièrement. Sans tambours ni trompettes. C’est pourquoi, malgré ce que vous pouvez lire dans les journaux, une gestion purement passive (d’un fonds suivant un indice) n’existe en réalité pas. La transparence est un leurre derrière lequel se cachent souvent des “boîtes noires”.

Aux régulateurs boursiers de se réveiller et de définir des règles du jeu ! Quitte à écorner quelque peu les secrets industriels et donc, sans doute aussi, la rentabilité de ces acteurs devenus sans doute trop puissants.     

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