« Petite chronique boursière  » – Lettre à Elise… Lucet

Vincent_colot Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Ne vous méprenez pas (et rassurez-vous). Il n’est pas dans mon intention ici de me lancer dans une chronique musicale sur la pièce pour piano en la mineur composée par Ludwig van Beethoven en 1810. J’en suis bien incapable et il y a fort peu de chances que vous me lisiez en tant que mélomane averti …

Non, mon propos consiste à réagir à l’émission Cash Investigation diffusée sur France 2 il y a 10 jours (le 3 mars) au cours de laquelle la journaliste Elise Lucet s’attaque (le terme n’est pas trop fort) aux actionnaires et à leur appétit vorace. Le titre est éloquent : « Quand les actionnaires s’en prennent à nos emplois ».

Si vous n’avez pas vu ce reportage, il est disponible sur Youtube, ici :  https://www.youtube.com/watch?v=4IxJnLjV_i4 . Attention, cela dure un peu plus de 2 heures …

Chère Elise Lucet,

Je viens de visionner avec un grand intérêt votre dernière émission Cash Investigation consacrée à ces actionnaires qui « s’en prennent à nos emplois ».

En tant qu’analyste financier préoccupé des intérêts des petits actionnaires, il ne vous étonnera sans doute pas que, dans les grandes lignes, je ne partage pas votre point de vue.

Et je parle bien de « point de vue » car, sous couvert d’une enquête objective, vous distillez en fait une idéologie, basée sur la généralisation (abusive) de cas particuliers (eux-mêmes à la limite de la caricature).

Prenons l’objet de la première partie de l’émission, à savoir le groupe pharmaceutique français Sanofi. Votre thèse est simple : les actionnaires sont gratifiés d’une hausse de leurs dividendes, ce qui se traduit par un manque de moyens financiers pour l’entreprise qui, dès lors, sacrifie l’investissement et l’emploi. Sanofi serait, selon vous, l’exemple d’un capitalisme devenu fou. Le cours de l’action Sanofi, au début de l’année 2006, avoisinait la barre des 80 EUR et se retrouve aujourd’hui, 9 ans plus tard donc, autour de 86 EUR. Si l’on ajoute un rendement annuel (brut) du dividende aujourd’hui autour de 3%, il me semble un peu inapproprié de parler de hold-up de la part des actionnaires sur cette période. Sans parler du trou d’air occasionné par la crise financière qui a fait plonger le cours fin 2008/début 2009 autour de 40 EUR. Car, oui, chère Elise, les actions constituent un placement risqué et le risque mérite un minimum de rétribution.

Mais revenons à votre thèse centrale : des emplois sacrifiés au bénéfice des actionnaires. Il va de soi qu’une multinationale comme Sanofi pense sa stratégie de développement à l’échelle mondiale. Dans un secteur aussi dynamique que celui de la pharmacie, cela peut passer en effet par un aménagement de l’implantation géographique des unités de recherche et de production. Il ne vous aura pas échappé, chère Elise, que la révolution biotechnologique se déroule davantage aux Etats-Unis qu’en Europe ou en France. D’où l’acquisition de Genzyme en 2011 aux Etats-Unis et des réductions de postes en France. Mais vous l’avez montré avec force graphiques : l’évolution bénéficiaire de Sanofi n’a pas été bonne ces dernières années. Néanmoins, les dividendes n’ont pas cessé de progresser. Sanofi n’est pas la seule entreprise dans ce cas. Pourquoi assistons-nous à ce rééquilibrage (vous pointez du doigt l’objectif de Sanofi de parvenir à 50% du bénéfice à distribuer) entre dividendes et investissements ? La « voracité » des actionnaires que vous dénoncez n’est pas la raison principale. Les actionnaires sont parfaitement conscients qu’il peut être préférable de mobiliser les moyens à l’investissement dès lors qu’une rentabilité suffisante de cet investissement peut être envisagée. Or, les grands groupes occidentaux sont confrontés à un problème majeur, celui du ralentissement structurel des économies européennes et nord-américaines, notamment provoqué par un vieillissement progressif de la population. Bien qu’apparemment en bonne position pour en profiter, l’industrie pharmaceutique subit plusieurs difficultés spécifiques : brevets arrivant à expiration, faible productivité de la recherche ou encore crise des finances publiques (et donc de la sécurité sociale). Dans un tel contexte, voudriez-vous réellement, chère Elise, que les grandes entreprises prennent le risque de « sur-investir » ? Sans compter que le tableau se complique encore du fait des grossières manipulations monétaires des Banques Centrales un peu partout dans le monde, euthanasiant les petits épargnants (taux d’intérêt nuls ou négatifs) et venant fausser les prévisions de rentabilité économique des entreprises. N’est-ce pas là un scandale plus redoutable encore ?

Vous tenez pourtant un bon sujet : lors de l’assemblée générale 2014 de Sanofi, vous apostrophez le directeur général de l’époque sur son très généreux salaire, représentant quelque 508 fois le SMIC. N’avez-vous pas été surprise de vous faire applaudir, à cette occasion, par de nombreux petits actionnaires présents ? Car eux, ils ne sont pas dupes. Un certain niveau de rémunération est certes justifiable pour attirer des managers compétents. Les études le montrent : jusqu’à un certain point, la paie élevée d’un dirigeant se traduit par des bénéfices en croissance, des stratégies efficaces de développement pérenne de l’activité et un meilleur traitement des actionnaires.

Mais le danger réside au sein des quelques pourcents des entreprises les plus généreuses en terme de hautes rémunérations. Pourquoi ? Un salaire  très élevé ne peut être attribué qu’à une personne qui peut se prévaloir d’un curriculum vitae exceptionnel dans son domaine d’activité. Mais un succès tonitruant à un poste antérieur aura sans doute exigé une prise de risque maximale. Puisque le facteur chance joue toujours un peu en pareil cas, rien ne dit qu’il sera aussi favorable la fois suivante. Ce qui fait peser une menace sur l’entreprise, ses salariés … et ses actionnaires. Aujourd’hui, de plus en plus, les actionnaires ont leur mot à dire dans la fixation de la rémunération des dirigeants. Cette procédure reste néanmoins souvent trop vague  et trop peu contraignante. J’aurais aimé davantage vous entendre sur cette question.

Quant à la suite de votre émission, largement consacrée à des cas spécifiques (patron voyou dans le cas de Samsonite et rachat avec effet de levier, ou leveraged buy-out, dans le cas des Pages Jaunes), ils correspondent évidemment à une réalité. Mais n’avez-vous pas le sentiment de jeter l’opprobre sur tout un système à partir de l’un ou l’autre dysfonctionnement ? Je me doute bien que la télévision publique d’un pays colbertiste ne peut se répandre en un concert de louanges sur le libéralisme dont la tradition est pourtant bel et bien en grande partie française. Mais à trop vous acharner, ne discréditez-vous pas votre propre thèse ?

«Lettre à Elise », donc, ou bien « Elise ou la vraie vie », en référence à ce roman de Claire Etcherelli …Chère Elise Lucet, sortez de vos fantasmes et rejoignez la vraie vie …

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