« Petite chronique boursière  » : Réflexions sur la modélisation en Bourse

Vincent_colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Une des premières questions à laquelle doit répondre tout « boursicoteur » sérieux est celle de l’opportunité qu’il y a ou non d’utiliser un modèle. La réponse n’est pas aussi simple qu’il y paraît. D’abord, certains revendiqueront le recours à la seule intuition : « J’achète/je vends ce titre parce que je le sens bien ». Mais derrière ce concept d’intuition se cache souvent une intériorisation de principes assimilés de longue date. En effet, un investisseur n’a pas nécessairement besoin d’un stylo ou d’un ordinateur pour décider conformément à une philosophie précise, s’il la maîtrise suffisamment au point qu’elle se confond avec sa façon de penser. Ensuite, d’autres nieront l’utilité d’un modèle du fait qu’ils considèrent qu’il n’est pas possible de battre le marché. Au contraire, un modèle peut en fait parfaitement coexister avec un marché efficient : ainsi, si une prise de risque est nécessaire pour produire un rendement supérieur, encore faudra-t-il modéliser cette prise de risque. Enfin, gardons à l’esprit qu’il n’est pas indispensable d’user de fondamentaux chiffrés (bénéfices, dividendes, cash flows, fonds propres, etc.) pour modéliser les mouvements boursiers : l’analyse des comportements des investisseurs permet également de dégager des règles tactiques et stratégiques dont le corpus s’assimile à un modèle.

Donc, oui, qu’il s’agisse de tenter de battre la Bourse ou de mieux la comprendre, un modèle, plus ou moins formalisé, semble bel et bien nécessaire.

Question suivante : ce modèle doit-il servir à spéculer ou à investir ? Celui qui mise à très (trop) court terme et/ou qui ne diversifie pas suffisamment ses placements spécule. En tant que telle, hormis tout jugement moral qui relève de la conscience personnelle, la spéculation ne pose aucun problème spécifique. Après tout, la spéculation est partout dans la vie quotidienne : si vous décidez un matin de ne pas vous encombrer de votre parapluie, vous spéculez sur le fait qu’il ne pleuvra pas. Mais, encore moins que la météo, la finance n’est pas une science exacte. Certes, quelques garde-fous peuvent s’appliquer pour tenter de contenir certains risques d’actions individuelles. Mais il n’est pas possible d’éviter dans la spéculation toute probabilité d’une perte substantielle du capital engagé. En particulier, celui qui croit posséder un modèle de « timing » à court terme se berce d’illusions. Par contre, celui qui investit à plus longue échéance et en répartissant ses avoirs sur des actifs différents peut s’appuyer sur des modèles pour optimiser le couple rendement/risque. Et tout au long de sa période de placement, il a tout intérêt à garder le même modèle (sauf, bien entendu, s’il se rend compte qu’il n’est pas fondé), ce qui nécessite parfois une grande force de caractère, tant il est vrai qu’un modèle, pour justifié qu’il soit, ne cadre pas constamment avec le réel.

Donc, c’est l’investisseur et non le spéculateur qui utilisera un modèle.

Ensuite, ce modèle doit-il être simple ou complexe pour avoir le plus de chances d’être efficace ? A priori, le bon sens ferait plutôt pencher la balance en faveur de la complexité. Après tout, les cours boursiers sont la résultante d’interactions d’une multitude d’intervenants. Seul un modèle sophistiqué pourrait dès lors en rendre compte. Or, ce n’est pas le cas : plus un modèle est complexe, plus il requiert des inputs (notamment prévisionnels) d’une plus grande finesse et donc plus difficiles à déterminer. Et, dans ce cas, la maxime bien connue des statisticiens s’applique : « Garbage in, garbage out » (Si vous entrez des inputs de faible qualité dans un modèle, vos résultats seront également d’une faible qualité). N’oubliez pas ceci : pour gagner en Bourse, il n’est pas nécessaire de prévoir finement l’évolution des marchés. Il vaut mieux avoir raison dans les grandes lignes que précisément tort.

Et pour cela, le plus souvent, un modèle simple sera davantage utile à celui qui pourra s’armer de patience.

Enfin, ce qu’indique le modèle doit-il être pris pour argent comptant ou doit-il être interprété ? Celui qui a développé un modèle qui a quelques vertus théoriques et qui s’accorde bien à son caractère ne doit certainement pas écarter d’un revers de main ce que lui préconise ce modèle. Tout investisseur est en effet soumis à des biais psychologiques plus ou moins puissants susceptibles de lui faire commettre des erreurs s’il n’y prend garde. Cela dit, tout modèle n’est qu’une aide (imparfaite) à la décision et, à ce titre, ne peut être sacralisé. En fin d’analyse, l’investisseur doit user de son esprit critique et envisager toutes les pistes de réflexion qui lui paraîtraient opportunes, y compris celles qui ne rentrent pas dans son modèle général. A cet égard, nous retrouvons cette intuition, évoquée plus haut, mais élargie, ce que j’appellerais ici l’expérience.

En toute hypothèse, c’est l’investisseur qui décide et non le modèle : l’expérience fait office de juge de paix.

Reprenons . Pour investir en Bourse dans les meilleures conditions, arc-boutez-vous sur des convictions plus ou moins formalisées par un modèle ou une philosophie de placement. Plus les règles suivies seront simples (mais pas simplistes) et objectives (non soumises à des biais psychologiques) et plus elles s’avéreront efficaces à longue échéance. Ce qui n’enlève rien à l’utilité de l’expérience pour affiner vos décisions sur la base des résultats du modèle.

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