« Petite chronique boursière » : Trop grandes pour réussir ?

Vincent_colot Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Alors que, en pleine crise financière, se posait la question des banques "trop grandes pour faire faillite" ("too big to fail"), un chercheur américain du nom de Rob Arnott enquêtait sur un phénomène opposé : et si les entreprises leaders de leur secteur étaient en fait trop grandes pour réussir ("too big to succeed") ?

Sous-performance

Ce chercheur a ainsi identifié, sur le marché américain et chaque année sur la période allant de 1952 à 2009, les leaders (en terme de valeur boursière) de 12 secteurs d'activité et a observé leurs performances en Bourse sur les dix années suivantes. Le constat est clair : en moyenne, les actions de ces entreprises sous-performent leur secteur de 3,3% par an. Ce qui est très significatif. Selon ce critère, l'investisseur aurait ainsi tout intérêt à se méfier d'une entreprise comme Apple qui vient de dépasser Microsoft par sa valeur boursière. Pourquoi en est-il ainsi ? Il y a d'une part le "syndrôme du maillot jaune". Tel le maillot jaune du Tour de France, une entreprise leader est dans la ligne de mire de tous les autres concurrents qui vont s'acharner à la mettre en difficultés. Et tout comme le maillot jaune reste aux yeux du grand public le premier suspect de dopage, une entreprise leader est aussi, de façon justifiée ou non, souvent le principal suspect de pratiques déloyales liées à son pouvoir sur son marché et devient alors la cible des gouvernements : ainsi, Intel ou Microsoft, deux leaders sur leur secteur, ont souvent été pointés du doigt pour abus de position dominante, ce qui a pu les distraire de leur activité principale. Il se peut aussi qu'une entreprise leader, à l'image d'un maillot jaune attaquant trop tôt en montagne pour impressionner ses adversaires, surestime ses capacités : à la recherche d'un nouveau défi, elle se lance alors dans des aventures aléatoires comme une diversification malheureuse. (D’accord avec vous, la comparaison est ici boîteuse : cela fait un certain temps que le maillot jaune du Tour de France n’attaque plus en montagne). D'autre part, lorsqu'une entreprise devient leader de son secteur, l'exposition médiatique qu'elle reçoit est souvent à son maximum : il n'est pas alors rare que les investisseurs fassent montre d'un optimisme excessif quant à ses perspectives bénéficiaires, ce qui rend l'action chère. Et, logiquement, une action chère au sein d'un secteur génère des rendements inférieurs. Apple est sans doute dans ce cas.

Quid de la taille ?


Un débat plus controversé est l'influence de la taille, en tant que telle, sur la performance boursière. J’appellerai ici à la nuance. Si elle est victime de lourdeurs bureaucratiques, une entreprise de grande taille peut en effet manquer d'agilité et de réactivité pour s'adapter à l'évolution de son secteur. Mais cette tare n'est pas automatique. Dans les années 90, IBM a pu se sauver d'un naufrage annoncé avant de prospérer à nouveau en mettant l'accent sur les services et les logiciels. Nestlé, le numéro 1 mondial de l'alimentation, a pu, sur longue période, consolider sa position en gardant un bon niveau de croissance et de rentabilité. Surtout, la taille peut aussi être un avantage concurrentiel important. En cas de tensions comme il en existe actuellement sur les prix des matières premières, les grandes firmes alimentaires (Nestlé à nouveau, Unilever ou encore Danone) sont les mieux positionnées pour absorber ce choc (couverture financière sur ces prix, moyens marketing, etc.). Autre exemple : dans le domaine pétrolier une grande entreprise comme Exxon ou Royal Dutch Shell a plus de facilité pour lancer et financer de grosses opérations d'exploration et production potentiellement plus rémunératrices. Enfin, pour traverser une crise économique de grande ampleur telle que celle que nous avons connue et encore aujourd'hui alors que les perspectives restent fragiles, la robustesse conférée par une grande taille n'est pas à négliger, tant pour se maintenir sur les marchés développés que pour investir sur les marchés émergents.

Que retenir ?

Si vous envisagez d’acquérir des actions d’une entreprise leader de son secteur (à un échelon national, régional ou mondial), approfondissez votre analyse. Existe-t-il assez de raisons de croire que cette action est bon marché ? Ne risquez-vous pas des rendements médiocres du fait que la Bourse n’anticipe guère que cette entreprise peut se retrouver fragilisée ? Par contre, malgré ma prédilection pour des actions de petite capitalisation échappant à l’exposition médiatique, des actions de grande capitalisation peuvent également s’avérer à certains moments intéressantes, notamment après une forte réaction boursière pessimiste (comme au printemps 2009) ou encore pour traverser plus confortablement des périodes économiques troubles.

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