« Petite chronique boursière  » : Un monde en mutation

Vincent_colot Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Au-delà de la technicité financière, tout investisseur sérieux se doit de connaître le contexte économique dans lequel il opère. S’il a une vue à long terme de son activité, il doit dépasser le bruit médiatique (« noise ») et la conjoncture du moment pour discerner les lignes de force de l’économie mondiale. Ce n’est pas si simple car l’information financière dont il est bombardé quotidiennement donne le beau rôle aux données de court terme. Ainsi, l’embellie actuellement constatée aux Etats-Unis est-elle durable ? La crise financière dont souffre l’Europe va-t-elle enfin se dissiper ? Le léger ralentissement que connaît la Chine n’est-il que temporaire ? L’actuel prix élevé du pétrole se maintiendra-t-il ?

Pour se faire un avis sur ces questions, il convient d’étudier les fondamentaux de ces régions. Car,  en Bourse, comme en entreprise, la qualité du diagnostic est cruciale pour le choix de la bonne stratégie. Il ne s’agit pas tant de prévoir l’avenir avec précision (l’imprévu est le plus souvent au coin de la route) que de refermer les portes des scénarios les moins probables.

Tentons l’exercice.

Commençons par l’Occident. Quelle situation nous est laissée par la récente crise financière majeure ? En Europe, bien sûr, mais aussi aux Etats-Unis, l’économie tourne au ralenti. Même si une embellie est perceptible aux Etats-Unis, la situation occidentale restera durablement difficile. D’une part, la dette (étatique et privée) pèsera de tout son poids : le désendettement (« deleveraging ») inévitable qui est requis va entraver la croissance. D’autre part, une tendance plus ancienne, qui est celle de la décélération de l’innovation technologique, n’arrangera pas les choses. Ah bon ? Oui, pensez-y quelques instants : un individu né en 1900 aura vu au cours de sa vie une évolution nettement plus radicale de la technologie (avec les gains de productivité y afférant) que celui né au milieu des années 60. Depuis une trentaine d’années, la société n’a pas réellement connu de changement technologique majeur. Certes, la chirurgie a progressé et bien entendu, Internet a déferlé. Mais la vie en a-t-elle réellement été bouleversée pour autant ? Sans doute pas alors que les gains de productivité ont connu un ralentissement notable. En conclusion, nous nous retrouvons face à une économie occidentale durablement stagnante en proie aux inégalités croissantes au sein d’une population où la mobilité sociale se réduit. Il n’est guère probable de voir émerger une situation favorable telle qu’une évolution positive des salaires simultanément à une réduction du coût des biens et services. Plus envisageables, selon l’option politique qui sera choisie : une déflation sur fond d’austérité ou une inflation sur fond de création monétaire. Rien de bien réjouissant malheureusement !

Quid des pays émergents ? Pourront-ils échapper aux effets délétères d’une stagnation occidentale ? Grâce à un dynamisme certain, ces pays résistent mieux que ce qu’on aurait pu le croire il y a une dizaine d’années. Pas d’enthousiasme exagéré pour autant. Le passage d’économies basées sur l’exportation vers des économies centrées sur la croissance intérieure est périlleux. L’exemple le plus frappant est sans doute la Chine qui doit digérer une forte croissance depuis 15 ans ayant entraîné quelques fragilités (soupçon de bulle immobilière, qualité contestable de nombreux prêts, gaspillages écologiques, tensions sociales, etc.). Même si ces pays gardent encore un net potentiel de rattrapage vis-à-vis de l’Occident, ils ont sans doute réalisé le plus facile. Au-delà, si on veut éviter des dérapages, une croissance durable mieux maîtrisée passe par une amélioration des institutions publiques et des procédures de gouvernance des entreprises. Il ne fait néanmoins pas de doute que des géants industriels aux ambitions mondiales continueront de voir le jour et de se renforcer dans ces pays.

N’oublions pas, de surcroît, un grand « classique » des périodes difficiles : la tentation du protectionnisme qui freinerait encore un peu plus la croissance mondiale.

Et les matières premières ? La hausse des prix va-t-elle se poursuivre à un rythme soutenu ? Aujourd’hui, tous les yeux sont rivés sur les prix du pétrole en augmentation ces derniers mois. Les tensions au Moyen-Orient en sont le principal moteur. Mais, plus fondamentalement, le super-cycle chinois qui s’achève marque sans doute la fin du super-cycle des matières premières. Pour se sortir de sa léthargie, la Chine a en effet, en une seule génération, consommé des ressources comme jamais dans son histoire, ce qui a déséquilibré l’offre et la demande des matières premières au niveau mondial. A présent, le ralentissement qui s’opère aura probablement un effet modérateur à terme sur les prix de ces matières premières.

Qu’en conclure ? Sans aller jusqu’à parler de chaos, la situation de l’économie mondiale, marquée par un affaiblissement occidental structurel, reste fragile et sans doute durablement. L’Occident qui s’est gavé de dettes depuis trente ans se réveille avec la gueule de bois et il est délicat de parier aujourd’hui sur la capacité des pays émergents de soutenir à eux seuls la croissance au niveau planétaire. Lorsqu’il choisira des actions, l’investisseur prendra soin de ne pas trop compter sur une trop forte augmentation bénéficiaire ces prochaines années. Prudence et opportunisme seront ses maîtres-mots : priorité aux actions (réellement) bon marché. 

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