Plus fort que Carlos Ghosn !

Vincent_colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Si la polémique autour de la rémunération de Carlos Ghosn au titre de l’année 2015, entérinée par le Conseil d’administration de Renault malgré un vote négatif des actionnaires, a été largement médiatisée dans l’Hexagone, elle n’a été que peu mise en perspective. Il faut en effet savoir que, même si elles restent trop rares, les rébellions d’actionnaires à l’encontre des salaires patronaux perturbent de plus en plus, surtout en Europe, l’ambiance, traditionnellement feutrée, des assemblées générales.

Prenons un autre cas, peut-être encore plus emblématique : celui de BP, le géant britannique du pétrole.

Alors que les actionnaires de Renault s’étaient prononcé à une majorité de 54% contre le salaire du PDG, c’est un non encore plus massif, à 59%, qu’ont exprimé les actionnaires de BP, rejetant ainsi à une large majorité la hausse de 20% de la rémunération globale du directeur général, Bob Dudley au titre de la même année 2015.

Mais, à l’image de Carlos, Bob n’a pas à s’inquiéter, du moins cette fois-ci : il recevra bel et bien la rémunération promise de 19,6 millions USD, malgré les pertes abyssales enregistrées par le groupe l’année dernière. Ce vote des actionnaires (« say-on-pay ») n’est en effet pas contraignant (tout comme dans le cas de Renault) et la rémunération résulte d’une méthode de calcul complexe votée en 2014 (dans un tout autre contexte pétrolier donc) par … ces mêmes actionnaires. Gageons qu’ils seront plus vigilants en 2017 lorsque ces procédures seront revues.

Certes, les pertes de 2015 sont consécutives pour une large part à l’effondrement des prix du pétrole, sur fond de ralentissement économique chinois. Et le management ne peut en être tenu responsable.  Mais alors que  sont décidées des coupes claires dans les effectifs et que sont fragilisés à la fois le cours de l’action et le dividende, une telle hausse de rémunération du patron est particulièrement malvenue et relève d’une forme de mépris. Il apparaît comme une évidence que les intérêts des différentes parties prenantes ne sont pas alignés. Ailleurs, chez ExxonMobil et chez Royal Dutch Shell, les directeurs ont d’ailleurs consenti à des baisses sensibles de rémunération.

Relevons une différence culturelle entre les cas de Renault et de BP. Du côté de Renault, les résultats dégagés en 2015 étaient de bonne facture, avec un bénéfice en forte hausse. Ghosn peut même être crédité d’un bon travail de redressement du groupe sur les dernières années. La réaction des actionnaires est donc plutôt à mettre sur le compte d’un contexte économique et social général qui reste difficile et d’une comparaison défavorable à Ghosn entre son salaire et celui de ses collègues européens. Le cas BP est différent : la rémunération du patron est augmentée alors que les résultats sont en perte. Il n’y a pas, comme en France, de réflexe anti-patron : basée sur un constat au premier degré, la réaction des actionnaires est plus pragmatique.

Quoi qu’il en soit, devant la double inefficacité des lois (facilement contournables, dès lors qu’une batterie d’avocats entrent dans l’arène) et de l’auto-régulation (en grande partie du fait du laxisme trop fréquent des conseils d’administration), seuls les actionnaires peuvent réellement agir pour contrôler les équipes dirigeantes des entreprises. Alors, Mesdames et Messieurs les actionnaires, mobilisez-vous pour davantage de transparence dans les méthodes de calcul des rémunérations et pour des votes annuels contraignants en assemblée générale sur ces questions. Quant à vous, « chers » dirigeants de grandes entreprises, méfiez-vous : à force de traiter vos actionnaires avec dédain, ils vous abandonneront avec d’autant plus de facilité que les cours de nombreuses actions atteignent des cours déjà élevés, poussés par les politiques monétaires très accommodantes des banques centrales. Un cours de Bourse étant un livre ouvert sur la qualité d’un management et d’une entreprise, un fléchissement marqué provenant de la désertion des actionnaires peut avoir des répercussions sur l’activité et, in fine, sur votre rémunération. Tant va la cruche à l’eau ….

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