Pour comprendre pourquoi on dit « je t’aime », doit-on passer une IRM ?

Gilles MartinPar Gilles Martin (chroniqueur exclusif)Président fondateur de PMP et fondateur de Youmeo

Dans un être humain, vous, moi, il y a son corps, assemblage d’organes qui interagissent entre eux, et puis il y a l’esprit, l’âme, ce quelque chose qui correspond à notre volonté, nos émotions, notre moi profond.

Dans les temps anciens, on y croyait, à cette entité séparée du corps, immortelle, qui a même une vie après la mort du corps. Certains y croient peut-être encore. C’est Descartes qui parlait de « dualisme » pour marquer la distinction entre la sphère du sujet conscient de lui-même et celle de la matière, régie par des lois mécaniques. L’âme serait une substance immatérielle et intérieure, et le corps une substance étendue et divisible dans l’espace.

 Mais en général, on considère ça comme démodé aujourd’hui.

Car les progrès de la science et de la médecine, et notamment de ces « neurosciences », signent maintenant le triomphe du corps.

Pour les tenants d’un certain matérialisme extrême on peut expliquer toute pensée comme un processus ayant lieu dans le cerveau. On peut se débarrasser de cette psychologie populaire qui croit aux intentions et aux croyances, pour passer à du sérieux, les neurosciences. C’est ainsi que pour comprendre pourquoi untel est courageux et tel autre moins, pourquoi on dit « je t’aime », il suffirait d’une IRM. C’est ce que l’on appelle l’approche réductionniste, qui vise à « naturaliser » l’esprit, et donc décrire son fonctionnement en s’appuyant sur les sciences.

Mais il reste aussi des irréductibles qui sont convaincus qu’il existerait des propriétés de l’esprit (la conscience, la rationalité), qui ne peuvent pas être comprises seulement par la découverte des connexions entre nos neurones. C’est un peu le combat des philosophes contre les scientifiques, ou plutôt des « naturalistes « (la vie psychique s’explique par des mécanismes biologiques) et les « pluralistes » (la description scientifique du psychisme doit être complétée par d’autres types de descriptions, phénoménologiques, psychanalytiques, subjectives).

Parmi ces irréductibles, un auteur célèbre par un article devenu « culte », paru en 1974, Thomas Nagel (« Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ? »).

Repartant de la question de la relation entre le corps et l’esprit, Thomas Nagel pose que nous n’avons aucune idée de ce que serait une explication de la nature physique d’un phénomène mental. Et il s’intéresse à « la conscience ». Car c’est le fait même qu’un organisme possède une expérience consciente qui montre que cela fait un certain effet d’être cet organisme, un effet aussi pour l’organisme. Et pour bien faire ressortir la divergence entre conception subjective et une conception objective (et dons plus réductionniste) de l’organisme, Thomas Nagel utilise cet exemple de la chauve-souris : les chauves-souris ont des appareils sensoriels très différents de ceux d’un être humain. Et cela fait un certain effet d’être une chauve-souris. La plupart des chauves-souris perçoivent le monde extérieur par écholocalisation, détectant les réfractions provenant d’objets situés à l’intérieur de leur champ perceptif, de leurs propres cris brefs, émis à haute fréquence. Leur cerveau fait ainsi une corrélation entre les impulsions venues de l’extérieur et les échos, et ainsi elles discriminent entre les objets, leurs distances, les formes, comme nous le faisons avec notre vision. Mais nous sommes incapables de faire la même expérience que la chauve-souris, même si nous comprenons les mécanismes biologiques qui se passent.

La question pourrait être de rechercher si une méthode pourrait exister pour extrapoler à partir de notre propre expérience celle de la chauve-souris. Thomas Nagel n’y croit pas, et nous dit que « cela ne servira à rien d’essayer d’imaginer que l’on a des palmes au bout des bras qui nous permettent de voler de-ci-de-là au crépuscule et à l’aube en attrapant des insectes dans notre bouche », ni même en s’imaginant « passer la journée pendu la tête en bas par les pieds dans un grenier ». Car même si j’y arrive, cela ne me dira pas vraiment quel effet cela me ferait à moi de me comporter de la manière dont se comporte une chauve-souris. Et même si j’y arrive, cela ne me dira pas plus quel effet cela fait à une chauve-souris d’être une chauve-souris. Car je ne changerai pas ma structure fondamentale.

Mais cette histoire est aussi valable pour tenter de comprendre l’expérience d’un autre être humain, car là encore l’appréhension « objective » ne peut permettre de comprendre la part « subjective ». Pour Thomas Nagel, parler du caractère objectif d’une expérience, indépendamment du point de vue particulier à partir duquel son sujet l’appréhende, est impossible. « Que resterait-il de l’effet que cela fait d’être une chauve-souris si l’on ôtait le point de vue de la chauve-souris ? ». C’est ainsi qu’il me serait impossible de me demander ce que mes expériences sont en réalité (c’est-à-dire de manière objective), par opposition à la manière dont elles m’apparaissent. Et donc il est impossible de donner une description physique de leur nature, car leur nature n’est pas elle-même objective.

La leçon à en tirer est que les expériences subjectives des autres, et pas que celles de la chauve-souris, nous demeurent inaccessibles, et donc que la science et l’objectivité s’arrêtent là où la conscience à la première personne commence.

Cette distinction entre la conscience subjective et ce que nous pourrions croire « objectif » peut aider à décrypter, ou plutôt à s’interroger, sur ces perceptions qui divergent entre ceux qui pensent réformer objectivement pour faire mieux, et ceux qui s’y opposent. La conscience individuelle, c’est aussi ce qui permet à l’homme, dans nos entreprises, de se faire son opinion de concepts comme l’éthique, la proximité client, l’image de marque à respecter. Autant de sujets où la subjectivité prend sa place.

Pour savoir pourquoi « j’aime » ou je n’aime pas », peut-être que l’IRM ne suffira pas, finalement.

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