« Petite chronique boursière » : USA, Inc. : un pays analysé comme une entreprise

Vincent_colot Par Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Mary Meeker, ça vous dit quelque chose ?

Non ?

Elle eut pourtant sa période de gloire dans la deuxième moitié des années 90, époque à laquelle, alors analyste vedette chez Morgan Stanley, elle publiait de volumineux rapports sur le secteur Internet. Mise en cause, avec d’autres, au moment de l’implosion de la bulle technologique pour certaines de ses recommandations (notamment la fusion entre America OnLine et Time Warner, sur laquelle elle était positive et qui fut un désastre pour les actionnaires historiques de Time Warner), elle se sortit sans grand dommage de cette passe difficile et continue d’être appréciée, aujourd’hui en tant que « venture capitalist », pour le caractère exhaustif et souvent original de ses rapports d’analyse.

Elle revient  donc sur le devant de la scène médiatique (américaine, entendons-nous bien) pour un ambitieux travail consacré à l’Etat américain. Alors que, de plus en plus, les politiciens refusent de voir les implications à long terme de leurs décisions (Obama est aujourd’hui fortement critiqué pour ne pas agir suffisamment en vue de réduire la dette et les déficits publics de son pays), elle propose une nouvelle façon d’aborder les finances publiques : si les Etats-Unis étaient considérés comme une entreprise, si les chiffres budgétaires étaient tranformés en actif, passif et compte de résultats, quel bilan de santé en serait-il tiré ?

Ironie du sort ! Alors que les analyses boursières sont souvent pointées du doigt pour leur aspect court-termiste, voilà qu’elles sont appliquées pour diagnostiquer l’état de forme d’un pays dont la gestion requiert des décisions à longue portée… On va pourtant le voir : les conclusions sont éclairantes. Après tout, un individu, un ménage, une entreprise ou un Etat sont globalement soumis, toutes proportions gardées, aux mêmes lois d’airain de l’économie. A cet égard, l’analogie entre un Etat et une entreprise fait sens.

L’Etat appartient à tout le monde, dit la formule. Considérons que, en tant que citoyen-contribuable, l’Américain moyen soit l’actionnaire de l’entreprise USA. Les recettes fiscales constituent le chiffre d’affaires ; quant aux dépenses (sécurité sociale, soins de santé, intérêts de la dette, salaires des fonctionnaires, défense nationale, …) et autres investissements (infrastructures, etc.), on voit de quoi il s’agit.

[On m’informe à l’instant que Jean-Luc Mélenchon vient de faire un coup de sang à l’idée qu’un pays (pardon, une chère patrie républicaine) puisse être analysé comme une entreprise. Mais comment diable pouvait-il être au courant de ce que j’écrivais ? Quoi qu’il en soit, je lui souhaite un prompt rétablissement].

Le constat est accablant pour les Etats-Unis, que ce soit en photo instantanée ou en évolution historique. Sont négatifs le cash flow (-1300 milliards de dollars en 2010 et depuis 10 ans en négatif)  et les fonds propres (- 44000 milliards de dollars à la fin 2010, soit – 142999 dollars par Américain). Sur les 15 dernières années, la marge bénéficiaire médiane est de -8%. Les engagements hors bilan (dépenses différées dans le temps) sont énormes.

Où est le problème ? C’est ridiculement simple : les Etats-Unis dépensent nettement trop par rapport à ce que le pays gagne. L’Etat a voulu trop faire, un peu n’importe comment et sans en avoir les moyens. Une diversification anarchique et non pérennement financée en quelque sorte. Une entreprise qui agirait de la sorte se retrouverait vite à genoux ! Que faire ? Accroître les revenus est une option mais seulement avec une bonne dose d’optimisme. Certains experts n’hésitent plus à parler d’une période de grande stagnation économique : la croissance économique annuelle qui serait nécessaire pour surmonter les actuels déséquilibres se monterait à 6% ou 7% entre 2012 et 2014 et puis de 4 ou 5% entre 2015 et 2020. Peu réaliste … Dans ce contexte, taxer davantage les Américains ne peut constituer la seule solution car le relèvement nécessaire aurait un effet négatif sur la croissance. Réduire les dépenses apparaît dès lors comme plus directement accessible. Et ce sont les soins de santé qui pèsent le plus dans la balance. Ce qui explique le scepticisme de bon nombre d’Américains face au plan santé de Barack Obama, jugé favorablement en Europe : et si l’Amérique ne pouvait tout simplement pas se le permettre ? Y aura-t-il de vraies économies ?  Tout a-t-il été pensé pour éviter au maximum les dépenses inutiles ? En tous cas, comparativement à d’autres pays développés, les Etats-Unis dépensent encore beaucoup trop en soins de santé pour une même espérance de vie … Retarder l’âge de départ à la retraite (tiens, tiens) est aussi à envisager : il est actuellement de 67 ans aux Etats-Unis

Plus généralement, chaque « business line » de l’Etat doit être passée au crible pour en chasser toutes les coûteuses inefficiences. Des métriques de performance doivent être établies pour constater les progrès.

Il ne s’agit pas bien entendu d’arrêter tout investissement mais bien d’identifier les plus productifs à terme. Car les investissements, en baisse constante relativement au PIB pour ce qui est des infrastructures depuis 60 ans, ne se sont pas suffisamment portés vers des domaines productifs comme l’éducation ou la technologie. Cette tendance doit impérativement être inversée. La productivité est la clé de tout pour réussir le « turnaround » !

On connaît « nos » Américains. La pire tragédie se termine toujours par une note d’optimisme. Le pays est malade mais n’est pas pas encore rendu au stade terminal. Comme le souligne Mary Meeker : la situation est grave mais moins grave qu’elle ne l’était pour Apple en 1997 lorsque l’entreprise, au bord du gouffre, a publié une perte d’un milliard de dollars. On connaît la suite de l’histoire pour le géant à la pomme. Plus près de nous, au prix de mesures drastiques, GM a également échappé à une mort annoncée. D’abord identifier et admettre les problèmes et ensuite communiquer le plus honnêtement possible avec les citoyens-actionnaires pour trouver des solutions durables, voilà le chemin.

Des sacrifices devront être trouvés pour ne pas perdre l’espoir.

Vous trouverez la présentation Powerpoint complète de Mary Meeker (460 slides tout de même) ici : www.kpcb.com/usainc

[P.S. : Jean-Luc va mieux, m’assure-t-on. Tant mieux : ses coups de gueule sont nécessaires au débat. Imaginez quand même un tel rapport, avec force graphiques multicolores, sur le bel Hexagone : voilà qui donnerait matière à de sérieux débats pour les émissions de fin de soirée ;-)]

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