Les dangers du « benchmarking » boursier

Vincent_colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) – Analyste financier

Du plus humble au plus puissant, chacun se sent obligé de se comparer aux meilleurs de son domaine. Enfant, tout le monde vous incitait à prendre exemple sur le premier de la classe (comment il préparait ses cours, le soin qu’il prenait à tenir ses cahiers, etc.). Et à la tête du pays, le Président français se sent naturellement porté à la comparaison avec le Président américain ou, plus près de nous, avec la Chancelière allemande. Que n’entendons-nous pas, à longueurs de discours ou de débats, sur l’éternel complexe français vis-à-vis de l’Allemagne, un pays qui serait supérieur en tout. Sauf tout de même en sa capacité de faire des enfants. Mais cette lacune facilite ses statistiques de chômage à court terme !

Sans doute encore plus qu’ailleurs, le monde de l’entreprise a été submergé par cette mode du « benchmarking ». Les dirigeants ont été incités, par l’évolution du management codifié par les écoles de commerce et les consultants en tous genres, à prendre pour référence la meilleure entreprise de leur secteur d’activité, au niveau national ou international. La presse a d’ailleurs accentué cette tendance en publiant régulièrement des classements d’entreprises effectués sur la base de toute une batterie de critères. Dans certains cas, cette pratique a pu être salutaire, en révélant des situations d’inefficience à corriger. Dans d’autres cas, des chefs d’entreprise se sont précipités à imiter, souvent plutôt mal que bien d’ailleurs, les « recettes » stratégiques des meilleures entreprises alors qu’ils auraient mieux fait d’imaginer un positionnement différent et potentiellement plus lucratif.

Et en Bourse, milieu ultra-concurrentiel, devez-vous vous comparer pour vous améliorer et si oui, à qui (ou à quoi) ?

Le comportement le plus fantasque serait de vous comparer aux résultats de l’un ou l’autre gourou boursier dont les performances s’affichent à la une de la presse financière. Car vous n’en tirerez guère d’enseignements. D’une part, les vrais génies de la finance comme Warren Buffett ou Walter Schloss, sont nettement plus intelligents que le commun des mortels et ont, de plus, passé leur vie à réfléchir à l’économie ou à la finance. Vouloir les imiter ne vous mènerait, au mieux, qu’à de la frustration ou, au pire, qu’à une prise de risque trop élevée aux conséquences néfastes ! D’autre part, bon nombre de gourous ne tiennent la distance que sur une courte période, ayant profité (par chance ?) d’un bon diagnostic radicalement opposé à la croyance dominante. Ce sont alors des modèles bien hasardeux à suivre …

Pourquoi ne pas, dès lors, vous confronter aux professionnels des fonds de placement ou, plus directement encore, à la Bourse ? Votre portefeuille a mieux performé que le CAC 40 en 2011 ? Félicitations ! Et après ? En fait, ici encore, un tel comportement peut faire plus de mal que de bien. Primo, un indice boursier peut ne pas être totalement représentatif de la performance réelle des actions qui le composent. Saviez-vous, par exemple, que, depuis août 2000, la Bourse américaine (représentée par l’indice S&P 500 où les actions sont considérées selon l’importance de leur capitalisation) a perdu 18% (en dollars), une fois l’inflation prise en compte ; mais que, si vous attribuez le même poids à chaque action de cet indice, le gain est de … 52% ? Une différence de pas moins de 70% ! A quoi vous comparer ? A l’indice traditionnel, le plus médiatisé, ou à l’indice alternatif, reconstruit ? Chacune des deux méthodologies a ses mérites. A tout le moins, on voit que l’objectivité n’est guère possible … Deuzio, et j’ai déjà évoqué le sujet dans plusieurs de mes chroniques, l’évolution de la Bourse est le résultat de décisions humaines et ces dernières ne sont pas toujours rationnelles. Au milieu des années 2000, les Bourses occidentales ont été poussées à la hausse par la bulle du crédit et, inévitablement, une correction allait survenir. Etiez-vous donc un piètre investisseur si vous aviez évité notamment les actions les plus surévaluées de cette époque, à savoir les actions du secteur financier ? De toute évidence non ! Et pourtant, vous auriez pu parvenir à cette conclusion en vous comparant aux indices de ces années-là. Tertio, n’oubliez jamais que, lorsque vous constituez un portefeuille boursier, c’est dans le but de faire fructifier votre épargne (de façon à vous permettre une consommation majorée à une époque ultérieure). Donc, si un gérant de sicav peut légitimement s’avérer satisfait d’une performance de moins 10% dans une période où la Bourse a perdu 15%, ce ne peut être votre cas ! Votre objectif est de dégager un rendement positif, si possible suffisamment important compte tenu des risques que vous prenez. Si vous estimez que les actions sont trop chères, mieux vaut réduire votre exposition, voire vous en tenir à l’écart, plutôt que d’être « full invested ». Bien entendu, votre performance doit s’apprécier sur plusieurs années (une année négative ne doit pas remettre nécessairement en cause votre façon de procéder) et la fixation du rendement désiré à terme reste un choix personnel (l’investisseur qui vise 15% par an n’agira pas de la même manière que celui qui se contente de 5%).         

Sur le chemin de l’efficacité boursière, chacun doit trouver sa stratégie, tester sa fiabilité et y rester fidèle. Le résultat est nécessairement un compromis entre ce qui a marché par le passé et votre propre tempérament. Toute comparaison de performance, surtout à court terme, qui serait influencée par les soubresauts boursiers, eux-mêmes provoqués par le bruit médiatique, serait biaisée. (Maintenant, blague à part, pouvoir dire en société que l’on bat la Bourse depuis deux ans, cela reste éminemment plaisant !)

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