« Petite chronique boursière  » : N’écoutez pas les stratégistes !

Vincent colotPar Vincent Colot (chroniqueur exclusif) - Analyste financier

La semaine dernière, la lecture des Echos a
failli me causer une crise d’urticaire. Pourtant, de prime abord, le titre
l’article qui avait attiré mon attention semblait prometteur : « La
Bourse de plus en plus déconnectée des prévisions des analystes ». Enfin,
me disais-je bien naïvement, un journaliste économique a décidé de se pencher
sur la valorisation à long terme des actions.

Je suis tombé de haut.

De suite, un graphique donnait le ton du
traitement du sujet. Sur une période allant de 1996 à 2013, il montrait le
niveau de corrélation (glissante sur 2 ans) entre les profits attendus à 12
mois et l’indice européen Stoxx 600. Cette corrélation était largement positive
(aux alentours de 0,7 en moyenne) sauf à deux moments, où elle est passée en
négatif : fin 2001/début 2002, à la suite des attentats du Wall Trade
Center (venant accentuer l’éclatement de la bulle technologique) et depuis 2012
avec la crise de l’euro. Pour commenter ce graphique, le journaliste des Echos
a cru bon de demander l’avis de deux stratégistes, l’un travaillant chez Louis
Capital Markets et l’autre chez PrimeView. Selon eux, ces deux moments de
corrélation négative (surtout marquée depuis 2012) constituent une anomalie. En
particulier, depuis quelques trimestres, les Bourses ont progressé alors même
que les analystes réduisaient leurs prévisions. Traduisez : une
corrélation positive entre les prévisions bénéficiaires à 12 mois des analystes
et l’évolution de la Bourse est, selon eux, un phénomène normal, rationnel.

Oh, pardon … Vous devez vous demander ce
qu’est un « stratégiste » boursier. En un mot, comme en cent :
un charlatan. C’est un personnage grassement payé pour prévoir (ou
plutôt : prédire, à la façon d’une cartomancienne) le niveau de la Bourse
à un horizon de quelques mois ou quelques trimestres. Inutile de vous dire que
personne n’y est jamais arrivé avec une certaine constance …

Mais reprenons notre propos. Prenant à
témoin le graphique susmentionné (1996-2013), nos deux gaillards regrettaient
la « normalité » de la corrélation positive, preuve que le marché
dysfonctionne actuellement.

Vous êtes sur la voie ?

Oui, vous y êtes ! Nos brillants
stratégistes estiment donc que, entre 1996 et 2013, les marchés se sont
comportés rationnellement du fait qu’ils suivaient les prévisions des analystes
à 12 mois. Je ne m’attarderai pas sur la qualité des prévisions des analystes à
12 mois, même si, déjà là, il y aurait à redire. Ils oublient juste un léger
détail : sur la période considérée, les marchés ont enchaîné les excès, à
la hausse comme à la baisse (plus précisément : hausse, baisse, hausse,
baisse, hausse). Bien entendu, il n’est pas question de nier la corrélation qui
est un constat mathématique. Mais cette corrélation, loin d’être une mesure
vertueuse d’efficience des marchés, est à la source des excès. Selon les
moments, marqués par de fortes variations de conjoncture, la Bourse a exagéré
la portée des fluctuations bénéficiaires des entreprises, avec des périodes
d’optimisme et de pessimisme excessifs.

Mais le marché dysfonctionne-t-il
actuellement ? Je suis assez d’avis que les Bourses occidentales,
soutenues par des politiques monétaires artificiellement accommodantes,
évoluent à des niveaux trop élevés actuellement. Seulement, pour soutenir mon
propos, je n’utiliserais pas une corrélation qui a eu cours pendant plus de 15
ans d’évolutions boursières indûment chaotiques au regard des (vrais)
fondamentaux.

La prochaine fois que vous lirez l’avis
d’un « stratégiste », contentez-vous de sourire et passez à du
(nettement) plus sérieux …

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