Troisième compétence utile pour nous pourrir définitivement la vie au travail

Françoise KellerPar Françoise Keller (chroniqueur exclusif) – Coach et formatrice – Management, Gouvernance et Communication NonViolente®

«Nos objectifs et les moyens de les atteindre, voilà qui dépend de notre mentalité. Il est extrêmement difficile de changer de mentalité, une fois que nous sommes formatés. Nous créons le monde selon nos mentalités. Nous devons inventer des moyens pour changer nos perspectives, sans cesse, et reconfigurer nos mentalités rapidement, quand émerge une nouvelle connaissance. Nous pouvons transformer le monde, si nous pouvons transformer nos mentalités.» Muhammad Yunus, prix nobel de la paix 2006

Lorsque je regarde autour de moi, je vois que ce n’est pas si facile de se pourrir définitivement la vie au travail, de manière durable. Je veux dire que ce n’est pas si facile d’éviter la crise de la quarantaine, un changement de cap soudain après une crise, une colère « ça suffit comme ça ». Je vois beaucoup de personnes autour de moi qui se mettent à être heureux au travail, voire heureux et performant, voire même heureux, performant et appréciés. Ils et elles créent leur entreprise, travaillent et organisent leur temps différemment, considèrent les autres comme des partenaires et pas comme des ennemis, embauchent des personnes fragiles, innovent, trouvent du sens dans leur activité… sont heureux… et sèment du bonheur autour d’eux en travaillant…. Ce n’est donc pas si facile de se pourrir définitivement la vie au travail et nous avons donc besoin de nous entraîner et de rassembler toutes nos compétences. J’ai déjà parlé de deux compétences importantes : « Ne pas s’intéresser aux réussites » et « Juger » mais je vois bien que c’est insuffisant car certains arrivent quand même à être heureux avec ça. Il nous faut monter en compétence ! Je vous en propose aujourd’hui une que je trouve fort utile « extrapoler ».

Le fait d’extrapoler est une activité que nous utilisons fréquemment dans le milieu scientifique et qui nous a également été fort utile dans notre apprentissage de la vie. Je suis émerveillée de regarder un petit enfant découvrir les nombres et le système numérique qui permet de compter jusqu’à l’infini. « Qu’est-ce qu’il y a après dix neuf ? » « Vingt » « Et après ? » « Tu recommences « vingt et un, vingt deux »… et l’enfant énumère (parce qu’il extrapole !) « vingt trois, vingt quatre, vingt cinq, vingt six, vingt sept, vingt neuf, vingt dix » – « Ah non, on ne dit pas vingt dix (ah bon voici une extrapolation qui ne fonctionne pas….mais on oubliera vite ces exceptions !), on dit trente et puis on continue « trente et un, trente deux… ». Et l’enfant apprend par extrapolation. On continue cet apprentissage dans la vie… Au travail, l’extrapolation nous sert à établir des prévisions, des budgets parfois pertinents… et parfois… erronés…

Extrapolation

Mais en quoi cela a à voir avec le bonheur et le malheur au travail me direz-vous ? Vous vous égarez dans votre culture d’ingénieur pensez-vous peut-être ? Alors ne perdons pas notre fil ! Essayons de voir comment cette compétence, que nous avons tous, peut nous être utile pour nous pourrir définitivement la vie au travail !

Prenons un premier exemple. Je pense à Isabelle, 38 ans, qui adorerait faire un métier et qui me dit « Je ne peux pas faire ce métier car je ne sais pas parler en public ». En réalité Isabelle extrapole avec habileté pour ne pas faire ce qu’elle aime. Elle a plusieurs observations (j’aime bien demander aux personnes les « preuves » de ce qu’elles affirment). Par exemple, lorsqu’elle avait 16 ans, il lui est arrivé de rougir en classe et de ne pas trouver ses mots (Mesure A). Dans son premier poste, elle a rougi et perdu le fil de ce qu’elle voulait dire lorsque le directeur de projet l’a interpellé sur un sujet qu’elle n’avait pas préparé (Mesure B). Elle en déduit (extrapolation) qu’elle est timide, qu’à tout moment elle peut se mettre à rougir, perdre le fil de ce qu’elle veut dire, qu’elle ne peut pas prendre de responsabilité ni faire les activités qu’elle aime faire ! Voici de bonnes bases pour se pourrir la vie n’est-ce pas ?

Prenons un deuxième exemple. Jacques travaille dans une entreprise et a mal au dos. Une adaptation de son poste de travail permettrait de le soulager mais Jacques me dit « Ah non, je ne peux pas demander ça ! Mon chef ne m’écoutera pas. Il n’écoute jamais ses collaborateurs (extrapolation) ». Jacques me dit ça car, bien sûr, il a plusieurs observations de situations où son chef n’a pas écouté.

Des linguistes (créateurs de la langue E Prime) ont montré qu’une manière de favoriser l’extrapolation est le verbe « être ». Lorsque je dis que « je suis désorganisé », je dis que j’ai été désorganisé (j’ai des observations du passé) et que j’extrapole que cette situation ne peut pas changer. Voyez la différence entre dire « Je suis désorganisé » (extrapolation) et « Jusqu’à présent, j’ai été désorganisé » (une réalité du passé sans extrapolation) ou « J’aimerais améliorer mon organisation pour mieux gérer mon temps » (un souhait pour le futur).

L’extrapolation est intéressante pour se pourrir la vie au travail car elle conduit inexorablement à l’impuissance, à l’incapacité à changer les situations qui nous dérangent, à évoluer. Si nous avions eu cette compétence à dix mois, nous nous serions interdits de nous mettre debout en nous disant « Moi je suis un marcheur à quatre pattes » ! Aujourd’hui encore l’extrapolation est un bon moyen d’éviter de se mettre en marche, d’être acteur, de changer…

L’extrapolation est intéressante car elle est facile à utiliser avec les personnes que nous fréquentons régulièrement, nos collègues de travail par exemple ! « Il est autoritaire », « Elle est impulsive », « De toute façon avec lui on ne peut jamais coopérer », « Cette équipe est toujours en retard sur tous les engagements qu’ils prennent », « Je suis surchargée de travail »…. Tout cela ne nous convient pas et cela ne changera jamais, jamais, jamais !

L’extrapolation est une bonne base pour créer une situation vraiment pourrie et inextricable au travail. En voici un exemple mais vous saurez trouver les vôtres ! Dans l’entreprise « Extrapole », on considère que « les dirigeants n’écoutent rien » donc on en déduit que « ce n’est pas la peine de leur dire ce qu’on pense », donc on leur dit rien, donc les dirigeants se plaignent : « les décisions ne sont pas appliquées » et on finit tous ensemble par décider que « les organisations hiérarchiques sont inefficaces… et le resteront toujours »…

L’extrapolation est fondamentale pour interdire la créativité, l’innovation. C’est assez facile de voir que tous les créateurs ont arrêté d’extrapoler. Ils se sont permis de trouver alors que, jusqu’à maintenant, on n’avait jamais rien trouvé. Ils se sont permis d’expérimenter des solutions qui n’avaient jamais fonctionné. Ils se sont permis de réussir là où tout le monde avait échoué. Quel toupet !

Et c’est bien avec nous-même que nous avons peut-être le plus de facilité à extrapoler. C’est si facile de dire « Je suis… » et de commencer à se pourrir la vie au travail !

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